KIDNAPPING DE SOUMAÏLA CISSÉ : À QUI PROFITE LE CRIME ?

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TRIBUNE/MALI

Personnage politique incontournable, député et chef de file de l’opposition malienne, Soumaila Cissé a été enlevé le 25 mars 2020 dans la commune de Koumaïra (son fief électoral de Niafounké) où il s’était rendu dans le cadre de la campagne législative pour renouveler son mandat parlementaire. Durant cette attaque, son garde du corps est tué et deux autres personnes blessées.
Une dizaine de ses collaborateurs politiques ont été kidnappés avec lui puis relâchés. Cissé demeure, à ce jour, être le seul détenu entre les mains de ravisseurs dont nous ne connaissons toujours pas l’identité.

Tout semble indiquer que cet enlèvement a un caractère éminemment politique :
1. aucune revendication depuis bientôt trois (03) mois. Or, les mouvements armés n’ont aucun intérêt à garder un otage sans réclamer en retour une rançon et/ou la libération de leurs membres emprisonnés ;

2. Les assaillants ont tiré sur le cortège, or un otage mort ne sert à rien. Alors pourquoi vouloir l’éliminer si on comptait l’échanger ;

3. L’ancien président de l’Assemblée (1992-1997), le professeur Aly Nouhoum Diallo a clairement indiqué dans une interview à la presse malienne, en mai dernier, que l’objectif initial des « ravisseurs » est qu’ « il ne revienne plus jamais à l’Assemblée ». Décryptage, est-ce l’assassinat pur et simple qui était visé ? Mais le coup a malheureusement échoué pour la simple raison que Cissé a changé de place dans sa voiture à l’insu de ses assaillants, un flair ?

Selon le conseiller à la communication du chef de fil de l’opposition, Nouhoum Togo, la veille de son départ en campagne, ils ont rencontré ensemble le ministre de l’administration territoriale et l’ancien président du Mali sous la transition – Dioncounda Traoré – qui les ont assurés qu’ils peuvent battre campagne en toute sécurité et que toutes les dispositions sécuritaires sont prises à cet effet ;

4. Un ordre venu de Bamako aurait instruit à l’armée d’arrêter ses patrouilles dans la zone le jour de l’enlèvement du chef de file de l’opposition.

Il s’agit de tant d’éléments qui laissent perplexes surtout quand les enjeux politiques sont cernés. Ces enjeux s’expliquent par le brillant parcours politique de Cissé. En effet, après avoir tenu les rênes du ministère des Finances et du Commerce ainsi que de celui de l’Equipement, de l’Aménagement du territoire, de l’Environnement et de l’Urbanisme, Soumaila Cissé a déposé sa candidature pour la magistrature suprême à trois élections présidentielles où il est arrivé, toutes ces fois, en seconde position : en 2002 contre Amadou Toumani Touré et en 2013 et 2018 contre Ibrahim Boubacar Keita.

Intellectuel, compétent, charismatique, brave et lucide, Cissé est beaucoup redouté de ses confrères politiques. D’ailleurs, à la dernière élection du Mali (2018) où il contraint IBK au ballotage – ce qui est inédit sur le sol malien en ce qui concerne un président sortant – en est la preuve. Il y a d’autres enjeux politiques qui pourraient bel et bien expliquer le rapt de cet honorable député, d’autant plus que le président en exercice, IBK, est à son deuxième mandat, après lequel il ne pourra pas briguer un troisième mandat comme le prévoit la constitution malienne. En toute logique, il y a une très forte probabilité que Soumaila Cissé devienne le futur chef d’Etat malien à l’issue de l’élection présidentielle de 2023.

Face à tous ces éléments, nous restons perplexes et ne déchargerons aucune entité (politique, religieuse…) de la responsabilité de ce rapt jusqu’à résolution de cette affaire. Est-ce le lancement de la machine de destruction massive pour baliser le terrain pour 2023 ?

Par ailleurs, nous constatons une timide implication de la communauté internationale dans cette affaire, ô combien, importante et gravissime. Timidité qui inquiète et laisse à désirer.

Ce qui est d’autant plus interpellant voire désolant, c’est le silence des responsables d’oppositions des pays de la sous-région, en l’occurrence ceux du G5 Sahel. Quelles actions les chefs de file de l’opposition de ces pays ont concrètement menées : qu’en est-il de la Mauritanie de Brahim El Bekaye, du Sénégal de Idrissa Seck, du Burkina Faso de Zéphirin Diabré et du Niger de Hama Amadou ?

Il s’agit, tout de même, de leur confrère à plusieurs égards – en tant que patron de l’opposition et citoyen de l’espace du G5 Sahel. Ils auraient dû être solidaires et être sur le « front » et se battre pour sa libération. Ils auraient dû faire montre de leur mécontentement, à la fois, de façon individuelle (sur le sol national) et collective (collaboration effectuée au niveau de la sous-région). Malheureusement, le sentiment est qu’ils n’ont pas usé de l’empathie alors que chacun d’entre eux aurait pu se retrouver à la place de Cissé.

L’Histoire a montré que les présidents africains assassinaient leurs rivaux politiques – ce fût le cas de Patrick Lumumba au Congo, de Thomas Sankara au Burkina Faso, entre autres. La promotion des droits humains a permis un recul « considérable » de ces meurtres politiques. L’affaire Soumaila Cissé ne s’inscrit-elle pas dans le même cadre, même si cet enlèvement est faussement déguisé en kidnapping dont on veut attribuer la paternité aux djihadistes ? Cela ne constitue-t-il pas un recul dans le respect des droits humains ?

Je lance un appel solennel aux chefs des oppositions afin de se saisir de cette affaire et d’en faire la leur comme cela est d’ailleurs le cas de ses autres confrères députés de l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie qui continuent à se mobiliser pour sa libération.

Plus de 80 jours après son enlèvement, sa famille n’a toujours pas de ses nouvelles. Pour la libération de son conjoint, Aissitan Traoré a fait appel, à la fois, à la communauté nationale et internationale. Nous ne pouvons que joindre notre voix à la sienne afin de solliciter l’appui et la mobilisation du gouvernement, des partis politiques, des organisations de la société civile, des institutions régionales, internationales et celles des droits de l’Homme…
Cet événement gravissime est très inquiétant pour la sous-région. Dans des situations similaires, l’instabilité et l’insécurité – déjà existantes – sont accentuées et la démocratie est fragilisée.

Pour le bien être du Mali et la stabilité de la sous-région dans son ensemble, la libération de l’honorable député Soumaila Cissé s’avère trop urgent !

El Mamy DIAGANA
elmamy.diagana@outlook.fr

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