KIGALI, BALADE ENTRE MILLE COLLINES

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REPORTAGE

Entre fantasmes nourris autour de son président Paul Kagamé, aussi charismatique qu’énigmatique, le Rwanda se dresse fièrement sur son passé douloureux un quart de siècle après avoir fermé le chapitre de la page la plus sombre de son histoire. Aujourd’hui, sa capitale, Kigali (littéralement le "grand mont"), qui traine la réputation de la ville la plus propre et la plus verte d’Afrique, vibre au rythme d’une population (auto ?) disciplinée malgré sa grande soif de sentir directement les retombées des signaux verts annoncés par les indicateurs internationaux et de réduire le gap des inégalités entre une certaine élite au sommet des collines et le reste de la classe qui trime au bas de la vallée. De Nyarugenge à Nyamirambo, Emedia.sn s’est baladé entre les sourires et les moues du pays des Mille Collines.

A l’aéroport international de Kigali, qui n’a rien d’exceptionnel, l’on est très peu impressionné. Quelques appareils de la compagnie Rwandair se disputent modestement le petit tarmac avec les géants du continent que sont Kenyan Airways et Ethiopian Airlines. A l’intérieur, peu de difficultés administratives, certes, mais pas assez de commodités pour faciliter l’attente. Le sourire quasi systématique des agents de la police des frontières est un bon point tout comme la conversation qu’ils engagent à propos du pays du voyageur renseigne sur la volonté de l’administration de présenter un visage panafricain. On passe, rassuré.

A la sortie de l’aéroport, Kigali grandit à la vitesse de la lumière. Celle qui éclaire les nuits de la capitale rwandaise est magnifique. Ni trop éblouissante comme celles des grandes métropoles de l’Occident, ni trop pâle comme celle de la plupart des capitales africaines. Juste ce qu’il faut pour illuminer les dédales qui se perdent entre mille collines. En ce vendredi qui annonce le début du week-end, les rues de la capitale du pays de Paul Kagamé sont rythmées par les pas de baladeurs faussement pressés. La musique qui sort des clubs et autres spot-bars ne déborde pas en décibels. Ici, tout semble mesuré. Même la présence très discrète des forces de l’ordre. Collées au mur d’un imposant bâtiment administratif ou assises à quelques encablures d’un rond-point grandeur nature, elles se confondent presque dans le décor.

Célestin Munarina, chauffeur de taxi et guide d’un soir, explique, avec un brin de fierté : « Ici, les hommes de tenue ont une mission sociale. Ils sont là par mesure de sécurité, mais aussi pour orienter ou pour prévenir d’éventuelles rixes. Leur présence est dissuasive puisqu’il y a beaucoup de touristes, mais de façon générale, il n’y a absolument aucune insécurité à craindre dans la ville et sa banlieue. Rwandais ou étranger, on peut sortir quand on veut aller où l’on veut, l’essentiel c’est d’être réglo. » Difficile de mesurer jusqu’à quel degré il grossit le trait, mais le sentiment de sécurité est réel dans la capitale rwandaise.

Sur la terrasse d’un restaurant bon chic bon genre au cœur du district de Nyarugenge, les effluves de grillades enivrent presque autant que le litre de bière que Clément Nsabimana, la quarantaine, engloutit à petites gorgées sur la petite place du bar low cost d’en face. Lui semble noyer sa peine dans cette ambiance de carte postale. Clément est enseignant. Il vient ici tous les vendredis « pour oublier le stress de la vie de tous les jours et la fatigue hebdomadaire d’un boulot lassant ». Et mal rémunéré.

Après plus d’une dizaine d’années à partager le savoir à des enfants du pays, son salaire net n’atteint toujours pas la barre des 150 000 francs rwandais (environ 100 000 F CFA). Au bout de sa dernière gorgée, il se vide en même temps que sa bouteille : « Parfois, c’est déprimant. Nous sommes certes fiers de la perception que les étrangers ont de notre pays, mais le soir, quand on rentre chez soi, on sait que ce n’est pas ce qui remplit nos ventres, nos enfants et nous. On nous parle de smartphones montés ici, de véhicules et de moto électriques assemblés là… mais avec mon salaire, je n’ose pas rêver me payer ce smartphone », se lamente-t-il, faisant allusion à la marque de téléphones « MaraPhone » lancé le 7 octobre dernier, dont les appareils sont entièrement fabriqués à Kigali et commercialisés depuis quelques jours à partir de 120 000 francs rwandais (environ 80 000 F CFA).

Munarina, notre guide, nous explique qu’à l’instar de Clément, ils sont nombreux à Kigali à souffrir des tensions budgétaires à cause d’un salaire de misère qui conduit de plus en plus de jeunes à se détourner d’une carrière de fonctionnaire pour s’orienter vers le commerce et l’entrepreneuriat, davantage valorisés. « Le problème, s’inquiète-t-il, c’est que si tout le monde agit ainsi, il n’y aura plus personne pour s’occuper de ces métiers de l’Etat et tout le reste finira par se bloquer un jour. Si on devient tous commerçants, qui va acheter ? » s’interroge-t-il, avec des airs de philosophe. La caricature est surprenante pour un pays dont l’éducation est annoncée au cœur de la stratégie de développement des pouvoirs publics.

Pourtant, contrairement à ses inquiétudes, le commerce est l’un des secteurs qui paraissent les plus dynamiques et les mieux organisés dans cette ville où tout a l’air programmé. Il faut aller à Nyamirambo, au sud, pour s’en convaincre. Cette citée, peuplée à majorité musulmane abrite le plus grand cimetière de la ville dont il porte le nom dans la langue locale.

Mais, Nyamirambo (en kinyarwanda, l’une des langues officielles du pays, parlée par la majorité de la population, le terme signifie littéralement « là où en enterre les morts ») est de loin le quartier le plus vivant, malgré une relative pauvreté perceptible dans le délabrement des bâtisses. Entre sa grande mosquée offerte par Mouammar Kadhafi et dirigée par un ressortissant libyen, ses restaurants, salons de coiffures et commerces tenus par des étrangers, en grande partie d’origine ouest africaine, Nyambirambo est un véritable coin cosmopolite qui, à la fois, représente fidèlement la carte postale du Kigali d’en bas, au propre comme au figuré, et traduit en actes les rêves panafricanistes de Paul Kagamé, président du pays.

Cette cité névralgique des affaires est loin des standards de Sandaga. Pas de place à l’informel. Tout est consigné. Une fédération du secteur privé, sorte d’UNACOIS, mais en mieux organisé et en plus grand, sert de relais entre les services de l’Etat et les commerçants locaux comme expatriés. Ils sont tous tenus d’être à jour de leurs cotisations et autres taxes et « personne ne rechigne à payer », confie Amina, une Malienne qui y tient un restaurant depuis 10 ans, aidée par son mari, un Ivoirien qui tire son épingle du jeu dans la cantine d’à côté où il vend des smartphones et autres accessoires.

A l’opposée du haut perché (1500 mètres d’altitude) centre-ville en soirée où le temps parait arrêté, à Nyambirambo, le jour, tout va à vitesse grand V. Même ceux qui discutent pressent le pas, poussés par une énergie qu’ils semblent tirer de la pratique quasi généralisée du sport, surtout en week-end. A vélo ou à pieds, seul, en duo ou en groupe, peu importe l’âge ou le sexe encore moins la catégorie socio-professionnel, la population bouge pour la santé, fait du sport avec le sourire, sue avec sérieux. C’est comme devenu un réflexe, une pratique ancrée dans les habitudes de tous ou presque et qui est sans doute encouragée par le cadre enchanteur de toute la ville qui se distingue par ses verdures à perte de vue et ses ruelles d’une propreté exquise.

De Kigali, la carte postale vue de loin mettant grandement l’accent sur la salubrité de la ville n’est en rien exagérée tout comme le statut de « ville la plus propre d’Afrique », titre plusieurs fois décerné par Onu Habitat est très loin d’être usurpé pour la grande capitale rwandaise (730 km2, 9 fois plus grand que Dakar) dont le million d’habitants (1,13 million d’habitants selon le recensement de 2015, trois fois moins peuplé que Dakar) se fait un point d’honneur à maintenir son environnement vert afin de respirer à pleins poumons.

La fierté de Munarina ressurgit à l’évocation de ce sujet qui est le meilleur ambassadeur de la ville et du pays à l’international. « On peut être pauvre ou riche, ça ne dépend pas de nous, mais la propreté, c’est vraiment une affaire de tous », théorise notre guide qui estime que Kigali est propre, comme les autres villes du pays, parce que les habitants font l’effort de ne pas salir et chacun participe à l’effort de nettoiement et ensuite, l’administration municipale et l’Etat font le reste (collecte de déchets, tri, recyclage, cadre règlementaire, etc.) Et quand on lui demande la part, justement, de l’Etat incarné par Kagamé dans cette situation, il jure : « Cela ne date pas d’aujourd’hui, ça a toujours été comme ça. C’est culturel, on peut dire. »

Cette journée du samedi tire à sa fin quand la pluie a fini de baigner Kigali. L’air frais vespéral semble décourager les uns et les autres à se donner rendez-vous dehors. Mais, comme avant la tombée de la pluie, le visage ultra propre de la ville n’a pas pris une ride. Aucune artère ensablée, des ronds-points fleuris, des canaux à ciel ouvert qui évacuent très facilement les eaux de ruissèlement sans aucun élément obstruant, des routes bien tracées qui se perdent par monts et par vaux… Face à une affiche publicitaire vantant les mérites d’un breuvage qui joue sur la couleur verte de son produit qui se marie au portrait de Kigali la verte, on en arriverait presque à tomber sous le charme de la philosophie de Munarina : Pauvre ou riche, ça ne dépend pas (que) de soi. Mais être propre dépend moins d’un état d’esprit que de moyens.

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