L’ALGÉRIE GRONDE (Par Mamadou NDIAYE)

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EDITORIAL

Un peuple peut-il changer ses mœurs en chantant ? Les Algériens répondent par l’affirmative, eux qui bravent les intempéries de toutes saisons en occupant les rues du pays pour réclamer le départ d’un régime et de celui qui l’incarne : Bouteflika. Regard figé et hagard, il subit, à 82 ans, les outrages du temps. Jadis flamboyant ministre des Affaires étrangère, il dominait les débats dans les tribunes internationales, aux Nations Unies, à l’Union africaine ou aux Conférences des Non-Alignés. Abdelaziz Bouteflika personnifiait l’essor du Mouvement alternatif en faveur de l’éveil et de l’émergence des peuples aspirant à plus de liberté. Le FLN a eu son heure de gloire…

Ainsi, il y a la révolution, les hommes et l’histoire. Vu sous ce rapport, l’Algérie est l’exemple vivant d’une nation qui s’est forgée dans l’épreuve et le sacrifice. La colonisation a été fatale à ce pas méditerranéen. Apre fut le combat mené par des hommes (et des femmes) pour se soustraire au joug colonial au prix d’une mémorable guerre de libération ponctuée d’accords dont les plus saisissants furent ceux d’Evian.

En moins d’un demi siècle deux révolutions se succèdent en Algérie : la première sous la forme d’une tragédie, une indépendance conquise de haute lutte (armée) et la seconde, qui se déroule sous nos yeux, a plutôt des allures d’une kermesse de collégiens en goguette. Si très peu de choses unissent ces processus de transformation, ils ont en commun tout au moins la détermination des femmes (pour se libérer du carcan) et la jeunesse dont le sursaut de fierté n’a d’égal que le rejet massif du pouvoir en place, usé et chaotique auquel les populations reprochent sa perte de lucidité et son manque de préparation de la relève.

Pouvait-il en être autrement quand, le président en fonction, Bouteflika, en l’occurrence, diminué par la maladie et fragilisé par les querelles de clans, s’accroche désespérément à un fauteuil roulant. Le poids de l’âge aidant, l’actuel « homme faible » d’Alger, déjà hors du temps, renonce, un à un, à des principes qui constituaient la caractéristique principale de son mode de gouvernance : fermeté, férocité, force, et une certaine habileté politique.

Cette dernière ne fait plus recette. La preuve : sous la pression du peuple, Bouteflika accepte de s’effacer, reporte la présidentielle initialement prévue le 28 avril et préconise une transition. Or la rue ne cède pas. Parce qu’elle a vu la manœuvre. Elle voulait une élection sans Bouteflika. Elle obtient Bouteflika sans la présidentielle.

La déferlante populaire croît et mobilise toutes les couches sociales. D’où le recul du pouvoir face aux assauts répétés des composantes du peuple qui n’a plus peur. Ironie de la vie, cette même peur change désormais de camp et voit le régime vaciller. Même l’armée, un moment tentée par l’épreuve de force, rétropédale en douceur en voyant, par pans entiers des acteurs de la société quitter le navire pour répondre à l’appel de changement et venir grossir les rangs de la fronde qui s’organise en s’amplifiant à une très vaste échelle.

Difficile de prévoir la chute du régime mais elle est inéluctable puisque même les solutions palliatives ne trouvent grâce auprès d’une opinion qui, certes, ne se radicalise pour faire le lit des islamistes aux aguets (comme en 90 avec le FIS) mais ruse avec la conjoncture politique pour éviter le chaos dans un pays touché de plein fouet par une crise de débouchés des hydrocarbures.

Le chômage frappe les jeunes et les femmes. L’impatience est palpable. Les manifestants, pacifiques pour l’instant, ne supportent plus le système qui avait validé l’indécence de la candidature de Bouteflika. La crise couve mais la population veille. Cette vigilance citoyenne s’observe à tous les niveaux de la société algérienne enthousiasmée par l’espoir de changement.

La triste fin de règne de Bouteflika et son clan sonne le glas d’une époque d’insouciance marquée par la gabegie et des investissements non pertinents. Qui pour incarner désormais les aspirations du peuple algérien ? Sourd aux évolutions, le régime finissant d’Alger a laissé s’installer l’incurie, la menace et l’instabilité, notamment dans le sud frontalier du Mali qui peine à remembrer son unité dans les grands sables.

La tuerie de Ogossagou et Vélingara (au centre) perpétrée samedi dernier (135 morts) plonge les Maliens dans une indicible consternation. L’embrasement est à craindre étant donné le potentiel de déflagration qui couve. Toute la région s’interroge et observe l‘extension de l’arc de crise allant du Maghreb au Burkina en passant par le Niger, la Mauritanie et le Tchad.

Le Sénégal ? Quoiqu’épargné par le tourbillon de désordre, les bruits de bottes sur ses divers flancs incitent à une vigilance de tous les instants. La réélection du Président Macky Sall ouvre une fenêtre d’opportunités devant servir à endiguer les menaces. Point trop n’en faut pour jouer la carte de la proximité avec une diplomatie « des petits pas à la Kissinger » recentrée sur des priorités régionales. Ce ne serait pas exagéré d’y voir une des urgences du quinquennat du Président qui prête serment le 2 avril prochain.

La multiplication des foyers de tension aggrave la situation de la sécurité avec des poches de porosités observables dans la plupart des pays du Sahel qui, pour survivre, font appel aux forces de la MINUSMA ou de Barkane, alors que les armées des pays de la « ligne de front » contre les mouvements islamistes font pâle figure dans la défense des frontières respectives.

L’ordre suppose la discipline qui obéit à la rigueur. Et au dessus de tout : l’autorité…

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