L’EFFET G. FLOYD

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

« Si ta nature est de feu, c’est la loi, tu brûleras ! », avertissait le poète persan du 11ème siècle, Farid Al-din Attar. Jonction avec une époque tout aussi tourmentée : la nôtre.

Ils marchent et déambulent en goguette. Ils fredonnent des airs festifs. Au gré de leur procession, ils déboulonnent des statues et fustigent les immobilismes tout en dénonçant les racismes de « tous bords ». Les manifestants sympathisent même avec des policiers ébahis et ébaubis à la fois ! Sacré monde en ébullition, qui vitupère contre l‘injustice, pourfend les inégalités et crache sa colère face à cet indicible acte de meurtre perpétré il y a deux semaines, avec aplomb, par un policier au visage patibulaire attaché à un autre monde, finissant… Ils ont bravé plutôt les interdits et titillé le Covid-19 en occupant les rues et les places publiques.

N’empêche, ici ou là et partout ailleurs, cette mobilisation mondiale contre le racisme reflète les exaspérations pour mieux souligner les exagérations. En un mot les signes d’impatiences s’accumulent. L’opinion publique européenne amplifie la fronde et s’approprie la cause défendue aux Etats-Unis en y voyant des similitudes ou des ressemblances avec les trajectoires de vie de minorités invisibles sur le sol du vieux continent. Le monde arabe s’émeut et appuie du bout des lèvres le combat des Noirs jugé juste mais outrageusement nié au Proche et au Moyen Orient, de même qu’en Extrême Orient qui sont les terres « d’un génocide voilé » des siècle durant. Là-bas, ils ne sont rien moins que des maudits et des pestiférés. Le mépris du Noir est avant tout consubstantiel à l’imaginaire arabe qui l’accable de tous les fantasmes.

La question des Noirs est taboue au Brésil tandis qu’en Argentine elle est simplement omise pour ne laisser apparaître que le peuplement blanc venu d’Europe. Toute l’Amérique du sud possède une forte population noire dont les droits sont à la fois bafoués et ignorés. Les phénomènes raciaux sont assurément complexes.

Etonnant silence en revanche des Africains. Dans aucune capitale du continent, il n’ y a eu de soulèvement ou de protestation, ou du moins ceux-ci sont de très faible écho. D’ordinaire les grandes causes mobilisent les foules africaines. Elles étaient bien servies par le drame de Minneapolis. Les dirigeants africains, d’habitude si prompts à rallier Paris, Londres, Amsterdam ou Madrid sont restés muets et sourds à cet événement qui aurait pu remettre en selle le projet de faire de la diaspora, la sixième région d’Afrique.

Chinois, Turques, Russes, Israéliens, organisent à tour de rôle des sommets avec les chefs d’Etat d’Afrique en leur miroitant projets pharaonique et chantiers gigantesques en échange d’un accès aux terres, aux mines, au minerai ainsi que l’installation de bases navales ou aériennes pour « assurer, dit-on, la sécurité internationale ».

A eux seuls, les Afro-Américains peuvent être l’ossature de cette ramification voulue et prônée par les pères fondateurs de l’unité africaine. Personne n’est plus qualifié qu’eux pour donner leur version des souffrances endurées. Leur apport serait tout bénéfique : parce qu’ils ont vécu une histoire singulière qu’ils voudraient partager avec leurs « frères » qui évitent cette « main tendue ». Pourquoi ?

Le rapport des Africains à l’esclavage demeure une énigme non élucidée par les historiens. En passant du clair-obscur à la lumière, ce point de l’histoire dissiperait des malentendus en ouvrant par ce biais un large horizon de connaissances encore enfouies. En d’autres termes, la nécessité se fait sentir d’aller chercher les outils intellectuels afin de démêler beaucoup de situations qui s’entrecroisent. L’aversion du Noir a maintes fois poussé au crime, au lynchage, à la ségrégation.

Un mal pour un bien ? Ainsi, l’insoutenable mort de George Floyd fait son effet et soulève des vagues d’indignation. Comme une trainée de poudre, ce mécontentement s’étend, se renforce, prend de l’ampleur et gagne des couches sociales sensibles à l’égalité des chances. Le mal être des Noirs, victimes de tous les ostracismes, ressurgit donc à la faveur de cette odieuse et tragique fin de vie qui a suscité des coalitions de colères. Et des torrents de soutiens. Par effet de contagion, toutes les minorités saisissent l’occasion pour rejeter les haines dont elles sont l’objet du seul fait de leur couleur de peau, de leur religion, de leur confession ou de leurs orientations sociales.

La race, les origines ethniques et le sexe révèlent les divisions d’une Amérique perçue comme homogène en raison de son haut niveau de développement. En vérité, les Etats-Unis constituent une société parsemée de lignes de démarcation, d’identités, de jalousies, de haine, de périmètres et de « no man’s land ». Avec cette constellation de « lignes Maginot », les communautés semblent primer sur la citoyenneté qui faisait rêver. Elles grignotent des prérogatives que rien ne justifie.

Or à force de céder et de concéder, la démocratie américaine a faibli devant les surenchères pour n’être plus que l’ombre d’elle-même. Il n’a sûrement pas été un héros de son vivant, mais à sa mort, George Floyd apparaît désormais comme un héraut, un messager de la concorde. Non seulement sa mort éclipse l’agenda du président Trump, décidément mal préparé en période de tensions et de crise aiguë, mais elle étouffe par ailleurs le décollage du premier vol habité de l’espace qui ne passionne guère plus les Américains pourtant si friands d’exploits légendaires.

Dans cette confusion de moments, toutes les revendications identitaires s’affichent au risque de noyer le combat des Noirs en faveur d’une société non ségréguée. Ils veulent, avec l’effacement du mal-vivre, retrouver un socle de dignité au même titre que les autres composantes de la nation, imprudemment baptisée « arc-en-ciel » alors qu’elle devrait être une et indivisible.

« Même le King est tué ! », soupirait Nina Simone dans une ode restée mémorable : « The King of Love ». Changement d’époque, changement d’échelle avec cette scène surréaliste : toute l’élite politique du sud des Etats-Unis, écharpe africaine autour du coup et genou à terre pour saluer, dans un bel élan plein de symboles, la mémoire de G. Floyd.

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