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L’EMPÊCHEUR DE TOURNER EN ROND

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Éjectée de la candidature pour le perchoir de l’Assemblée nationale, Mimi Touré entame, à 60 ans, de nouveau une période d’opposition à Macky Sall. L’histoire bégaie.

L’image a fait le tour des réseaux sociaux : Aminata Touré, dépitée, quittant l’Assemblée nationale dans un capharnaüm horrible. Sourire contenu dans un visage fatigué mais surtout triste, Mimi vient encore d’essuyer une nouvelle « trahison » de la part de Macky Sall. Cet opposant qui lui a fait quitter les lambris dorés des organismes internationaux, en tant que fonctionnaire international avec rang de directrice, à l’Onu, vient de la préférer à Amadou Mame Diop, comme président de l’Assemblée nationale. C’est un nouveau rêve brisé pour l’ancien Premier ministre. Presque tout le monde la voyait trônait au prestigieux perchoir, incarnant fièrement la deuxième personnalité de l’État, une première pour une dame. Une histoire. Pschitt ! Ses relations politiques avec Macky ont tantôt épousé les contours d’une lune de miel, tantôt trempées dans le fiel. Depuis 2012, Aminata Touré aura savouré les délices du pouvoir en tant que ministre de la Justice jusqu’à la Primature. Elle a aussi goûté à l’amertume de plusieurs limogeages (à la Primature et comme présidente du Conseil économique, social et environnemental).

« Au Sénégal, les femmes ne rasent pas les murs »
Aminata Touré s’est forgée l’étoffe d’une des figures du régime depuis 2012. Charisme en bandoulière, leadership incarné, elle a su s’imposer dans une scène où peu de places sont réservées aux femmes, cantonnées à jouer les seconds rôles. Mais Mimi Touré a décidé de repousser les limites, de snober les clichés et préjugés. Elle théorise : « Il y a des rôles qu’on a assignés aux femmes, d’autres aux hommes. Or, ça n’a pas toujours été comme ça. Dans l’histoire du Sénégal, les femmes ont toujours joué un rôle important. Dans le Walô, Ndieumbeuth Mbodj, sa sœur Ndatté Yalla ont tenu tête à l’envahisseur français et ça s’est soldé par des négociations. Dans le Sud, il y a Aline Sitoe Diatta contre la colonisation française. Dans la religion, il y a de grandes figures comme Mame Diarra Bousso, une des rares femmes qui occasionne de grands rassemblements religieux à travers le Magal de Porokhane. Au Sénégal, les femmes ne rasent pas les murs et n’ont jamais rasé les murs ».

Elle a tenu à le faire savoir après le choix de Macky Sall en faveur de Amadou Mame Diop, une décision qu’elle aurait apprise à 9h du matin. « Je n’ai pas participé au vote par principe. J’estime que le critère de sélection du candidat de Benno n’était pas objectif, c’était plus un critère familial que relevant du mérite militant. J’aurais pu me satisfaire d’un arrangement politique, d’un strapontin bien payé, mais non. Donc, il faut aussi que nos organisations fonctionnent de manière rationnelle, que le mérite revienne comme critère de sélection, parce que tout le monde n’a pas le bras long, tout le monde n’est pas le cousin ou l’arrière cousine du président de la République », a fustigé l’ancienne présidente du Cese sur Rfi, hier.

Les inséparables, on pourrait qualifier les rapports politiques entre le président de la République et son ancien Premier ministre. Une des figures de la Traque des biens mal acquis, en tant que ministre de la Justice, Aminata Touré est le symbole de la sombre, sobre et vertueuse. Sa voix rauque, tel un homme, fait peur. Même son ancien mari, le Libéral Oumar Sarr, numéro 2 du Pds, à l’époque, n’est pas épargné. Le ministre de la Justice demande et obtient la levée de l’immunité parlementaire de Ousmane Ngom, Oumar Sarr et Abdoulaye Baldé. Comment Dior, la fille qu’elle a eue avec l’actuel ministre des Mines a vécu cet épisode ? Mimi botte en touche : « Je ne raconte jamais ma vie privée en public. Karim Wade en prison sur une liste de 25 personnalités, Mimi Touré gagne la sympathie de l’opinion publique et s’impose « logiquement » comme le Premier ministre après le limogeage de Abdoul Mbaye, en septembre 2013.

« Mimi Touré n’est pas du genre à se soumettre »
Mimi est connue comme quelqu’un qui ne transige pas avec les principes. « Le sport m’a appris qu’une victoire peut arriver après une défaite dans quelque domaine que ce soit. Dans le sport, j’ai appris la discipline, la rigueur, le sérieux. J’essaie d’appliquer ces principes en politique et dans ma vie en général », explique celle qui a pratiqué l’athlétisme et le football. Mais en tant que Premier ministre, ses relations avec Macky Sall sont parfois fraîches. Adepte de la poursuite de la Traque des biens mal acquis, elle se heurte à la volonté du Président de desserrer l’étau. C’est une dualité au sommet, façon Senghor-Mamadou Dia, Wade-Idrissa Seck ou Diouf-Jean Collin. Mais Mimi perd Grand-Yoff dans sa quête de la Ville de Dakar face à Khalifa Sall. L’occasion est trop belle pour Macky Sall qui s’en débarrasse, sans ménagement. Mimi est entrée tristement dans l’histoire : son mandat à la Primature n’a duré que 10 mois !

Après une longue période d’errance, elle revient comme Envoyée sociale, à défaut d’une institution. Entre-temps, elle se serait rapprochée de Pastef d’après des responsables du parti de Ousmane Sonko. « Faux ! », dément-elle. Combat, conviction, courage. Ces 3 mots peuvent résumer le caractère de Aminata Touré. « C’est une dame qui n’a pas sa langue dans sa poche. J’ai toujours dit que c’était une erreur de voir Mimi Touré Premier ministre parce qu’elle n’est pas du genre à se soumettre. Macky l’a finalement enlevée. C’est une forte tête avec des convictions chevillées au corps. Elle accepte difficilement qu’on la dirige parce qu’elle est trop autonome. Mimi est une femme courageuse », a témoigné Sidiki Daff, militant de Gauche, en octobre 2019 dans un portrait réalisé par Le Quotidien.

« En politique, l’ambition n’est pas un délit »
Loin du climat politico-médiatique, Mimi hérite de la présidence du Conseil économique, social et environnemental (Cese) en mai 2019. Mais elle est de nouveau envoyée au « cimetière » politique par Macky Sall sous l’autel de l’entrisme de Idrissa Seck, le 1er novembre 2020. Mimi entre en rébellion, décide de ne pas faire de passation de service avec le leader de Rewmi et ignore Macky Sall lors de ses remerciements au personnel du Cese. Elle se taille un destin présidentiel. « En politique, l’ambition n’est pas un délit, au contraire. Dans un système politique concurrentiel, on ne reste pas assis à regarder passer les trains. Un politicien sans ambition, c’est un politicien qui ne vous dit pas la vérité », a-t-elle dit dans Jeune Afrique en décembre 2020.

Le nœud gordien des relations turbulentes entre Macky Sall et Aminata Touré résiderait dans la question du 3ème mandat. Et sur ce sujet sensible, Mimi Touré ne transige pas. « Le Président est le premier à dire qu’il ne peut pas faire de 3ème mandat. Je n’ai fait que le rappeler », affirme-t-elle toujours dans Jeune Afrique. Elle en a rajouté une couche hier dans L’Observateur : « C’est une question qui est derrière nous. Depuis longtemps, je l’ai dit à satiété et je suis convaincue qu’il fera une déclaration après la nomination de son Premier ministre pour annoncer qu’il ne fera pas de troisième mandat. Même si je ne suis pas d’accord avec lui sur sa décision concernant la présidence de l’Assemblée nationale, je pense que c’est un homme d’honneur qui tient parole ». Pas intimidable selon ses propos, Mimi bascule dans une phase de fronde à Macky Sall car elle ne veut pas mourir politiquement. L’ancienne militante de Gauche née le 12 octobre 1962 compte conserver son poste de député. Et en découdre avec son ex-ami. Qui n’a pas confiance à son Ami…nata Touré.

Babacar Gueye DIOP

14 septembre 2022


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