L’EMPREINTE AMATH

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Il y a, pour tout, âge et aptitude. Le retrait de Amath de la scène politique s’était déjà fait en toute discrétion. Il l’a organisé à son rythme ne laissant pas aux circonstances le soin de le faire d’autant, qu’à vue d’œil, un mal le rongeait. L’opinion et la classe politique commençaient à s’habituer à ses absences, à ses silences. Etait-ce une façon bien à lui de faire sentir le changement d ‘époque ? Sa mort le prouve amplement : tout ce beau monde venu à ses obsèques tant à Dakar qu’à Saint-Louis traduit la reconnaissance des combats menés par ce géant de la politique pour une société sénégalaise juste, ouverte et tolérante.

Déjà à 17 ans, le jeune Thierno Amath éveille l’intérêt lorsqu’il dirige avec succès une grève au Lycée Faidherbe. Il acquiert la conviction que c’est sur le terrain qu’il faut se battre. Du coup, il découvre l’engagement et se prend de passion pour la chose politique, servi par de grandes causes de l’époque : la décolonisation, l’indépendance, les mouvements de libération et l’émancipation des peuples.

Ces thèmes structurent son discours politique et consolident son engagement de gauche. Le Sénégal d’alors était sous le feu, la colère et la furie. Le PAI interdit, ses dirigeants entrent dans la clandestinité et se montrent redoutables dans l’agitation. Certains, dont Amath, sont contraints à l’exil, d’abord à Bamako de Modibo Keïta (allié de Moscou) puis en Europe de l’Est, notamment à Prague la capitale de la Tchécoslovaquie. Cette ville baroque accueille tous les dirigeants en lutte contre l’oppression dans le monde.

Par le biais de l’internationalisme prolétarien, Amath y côtoie les grandes figures d’Asie, d’Amérique Latine, d’Afrique Australe tels que Govan Mbeki, Edouard Modlane, Nabadingui Sitholé, entre autres. L’élargissement des libertés favorise l’indépendance des nations qui coïncide avec une décrispation croissante des régimes autoritaires. L’internationale socialiste séduit et subordonne toute adhésion nouvelle à une reconnaissance de partis politiques et des courants de pensée dans les pays de l’hémisphère sud.

De retour au pays, Amath, s’il n’en est pas l’inspirateur, prend part à toutes les initiatives visant à regrouper les forces de gauche pour davantage peser sur l’échiquier politique. Le PIT et la Ligue Démocratique, nés sur les flancs du PAI (à bout de souffle) rivalisent âprement pour conquérir les suffrages des couches populaires. L’autre acteur de cette même gauche émiettée, And Jëff, s’active plus que de raison pour coiffer tout le monde au poteau. Aux élections présidentielles de 1983, 1988, 1993, le Folli de Landing Savané ou le Jallarbi de Abdoulaye Bathily ne parviennent pas à ébranler le régime socialiste au pouvoir depuis 1960.

Le leader du PIT, tirant les leçons des divers scrutins, repart à l’offensive muni cette fois d’un argument imparable : aucune force politique de gauche ne peut, à elle seule, conquérir le pouvoir. Le second argument, découlant du premier, souligne l’impérieuse nécessité d’une alliance avec Wade le Libéral pour détrôner Abdou Diouf.

Le pays, abasourdi par les évènements de 1988, contestations, violence, emprisonnement des dirigeants de l’opposition, état d’urgence, expérimente un attelage gouvernemental de type majorité présidentielle élargie. Wade donne son accord, de même que le PIT et la LD, les alliés. And Jëff s’abstient. La gauche acquiert une expérience de gouvernement.

Décomplexée, elle se fait violence en prônant, à l’instigation de l’inusable Dansokho, une « union sacrée » autour de Abdoulaye Wade afin de mettre un terme à quarante ans de règne socialiste. Certains y voient une alliance contre nature. Pas lui Dansokho dont la vie est celle d’un dévouement, de compromis et non de compromission. Il amène Wade, par sa fréquentation assidue, à une fibre sociale plus prononcée quand le Parti socialiste s’en écarte ostensiblement. Un comble. Il fait sienne cette fameuse assertion de Beuve-Méry fondateur du journal Le Monde : « dire la vérité, même si ça coûte… surtout si ça coûte ».

Au départ, beaucoup percevaient dans ses déclarations publiques un manque notoire de précautions politiques. Et pourtant, seule l’intéresse la vérité. Or celle-ci, dans un Sénégal tourmenté, mène à la solitude. Il n’a jamais eu peur justement de ramer à contre-courant. Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, qui se sont attachés ses services l’ont appris à leurs dépens. L’ex Ministre d’Etat, est sans concession quand il aborde les sujets qui fâchent, notamment avec Abdoulaye Wade dont le goût du pouvoir et des honneurs provoquent des soliloques.

En accentuant ses dérives autoritaires, le fondateur du PDS ignore ce qui se trame contre lui. De malentendus en dissensions, la ligne de rupture devient béante entre le président Wade et Dansokho qui dénonce urbi et orbi les appétits de pouvoirs du régime libéral. Sa voix tonnante et chevrotante reprend du service face aux injustices qui s’accumulent, à l’indignité et à l’humiliation. Ses repères de gauche retrouvent de l’éclat et lui même se révèle l’artisan, avec d’autres, du rapprochement des positions dans un vaste élan ayant abouti au Mouvement du 23 juin. Les forces sociales et la société civile ajoutent leurs voix aux concerts de récrimination.

L’angoisse de la décadence des acquis démocratiques taraude Amath. Par médias interposés, il multiplie les alertes en direction d’une génération de dirigeants sourds à ses appels du pied. Toutes les racines de l’immobilisme dont le Sénégal a le secret se retrouvent pour tenter de le museler ou à défaut, de lui tourner le dos. Tous à l’exception d’une poignée, se démarque de lui. Il n’en continue pas moins de tirer la sonnette d’alarme. Il enrage même des injustices qu’il constate. Dansokho se montre patient. Qui plus est, la passion ne le quitte pas. Sous Wade le pays se décompose. L’argent triomphe et aligne des succès facétieux. Tout ce qu’il avait défendu sa vie durant reculait de jour en jour. L’inculture politique plastronnait avec l’envahissement de la corruption sociale. Il s’en désole d’autant Wade, son « ami » le considère comme un jouet naïf. Le Pape du Sopi se brûle les doigts. Erreur fatale. L’entêtement du président Wade et même son arrogance renforcent la détermination du leader du PIT. Il n’est maître de lui que dans l’adversité. Déboulonner Wade après l’avoir porté aux cimaises, voilà l’œuvre : titanesque ! Il met tout son talent, son art politique, sa science au service de cette cause qui aboutira à la chute de son « ami » et à l’arrivée au pouvoir d’un jeune président qu’il a adoubé : Macky Sall.

Avec la mort de Amath, un chapitre politique se clôt.

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