L’ÉPREUVE DE VÉRITÉ

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EDITORIAL

Un clivage entre riches et pauvres se dessine dans la société sénégalaise sur fond d’indifférence. Si la fortune a souri à certains, d’autres, en revanche, subissent des revers de fortune. Un coup du sort perçu comme un jugement sans appel alors que ceux qu’il frappe luttent dans le silence. Les grandes douleurs sont muettes, dit l’adage. Un quotidien dur. Des lendemains incertains. Un futur fuyant ! Certains de nos compatriotes vivent dans ce monde clos sans espoir de s’en sortir un jour.

Sans crier gare, un monde singulier se met en place : celui des exclus qui évoluent en marge de la société parce que vivant dans la précarité et exposés en permanence à l’insécurité (alimentaire, sociale et médicale). Il y a des Sénégalais qui ont même renoncé à se soigner faute de moyens. Ils vivent reclus. A longueur d’années, les médias s’en font l’écho, décrivant dans le détail la privation de droits, le manque de jouissance des progrès sociaux une existence au rabais. La très forte concentration des effectifs médicaux dans les grands centres urbains fausse l’équité et l’égal accès aux soins prônés par les pouvoirs publics. C’est à croire que des compatriotes ont renoncé à leur statut de citoyens parce qu’ils ne détiennent aucun attribut l’attestant : carte d’identité nationale, carte d’électeur, extrait de naissance pour les enfants, etc..

Cette rupture d’équilibre entraîne un empilement de dossiers des malades dans les rares centres de santé fonctionnels dans les capitales régionales. Le grand écart qui se creuse vide la société d’une de ses valeurs cardinales : la solidarité, de moins en moins évidente parce que la générosité qui la fondait recule. La pauvreté sévit. Plus grave, la misère s’étale et touche de plus en plus de monde. Autrefois, l’exode rural était saisonnier. Aujourd’hui, non seulement il est massif mais il devient définitif. En sens inverse, des citadins nantis quittent la ville, désormais invivable, pour la campagne dans l’espoir d’y mener « une vie tranquille ». D’un côté la galère, de l’autre, une… discrète exubérance !

Sommes-nous à un stade où il faut « parler au riche des droits du pauvre, au pauvre des droits du riche, et à chacun ses devoirs » ? Comment gère-t-on au plus haut niveau la pauvreté ? Comment faire admettre l’intérêt collectif dans une société éclatée, divisée, de plus en plus individualiste ?

A cet égard une réponse d’ordre politique est prônée : les bourses familiales destinées à aider certains foyers démunis à se relever en retrouvant leur dignité grâce à l’octroi périodique d’un pécule. Balloté entre convictions profondes et contraintes réelles, ce projet, éminemment social, a révélé toute son utilité à l’endroit des bénéficiaires tout en se mettant habilement à équidistance des manœuvres d’appareil.

L’exercice du pouvoir repose sur le maintien des équilibres. Si le cœur de décision du pouvoir demeure impénétrable, les décisions, une fois prises peuvent se montrer. Face à l’épreuve de pauvreté ou de lutte contre la misère, le pouvoir s’exerce avec autorité et hauteur surtout quand le moment est en soi si crucial. Le décideur est face à lui-même dans un tête-à-tête qui confine à l’isolement salvateur : résister aux pressions, filtrer les informations complexes, connaître les hommes et les situations, puis trancher avec audace et raison.

Gardons-nous cependant d’euphorie anesthésiante dans notre pays qui s’organise pour se construire. Les Sénégalais, de toutes conditions, aiment le paraître. Est-ce une obsession ou un trait de caractère ? Une trace de goût prononcé ? Est-il bien raisonnable de s’acheter une grosse limousine et de la conduire sur des routes cabossées ou sur une autoroute à péage longue seulement de 50 km, de surcroit bouchonnée en permanence ? Des villas, dites cossues, poussent comme des champignons au milieu de nulle part sans assainissement, ni voiries, sans conduites d’eau appropriées. Des infrastructures sont édifiées ici et là mais le personnel affecté refuse de rejoindre sous divers prétextes. Personne ne s’offusque face à un tel chaos.

Le « vivre ensemble » peine à vivre du fait de la rupture du lien social. Ailleurs , le refus de la misère incite à l’engagement politique et citoyen. En Afrique, la pauvreté ou la misère poussent au fatalisme, au renoncement, à l’abandon. Pouvait-il en être autrement quand tout est ramené à l’Etat Providence ? Il est vrai que la pauvreté ne « vend » pas. Et très peu d’hommes politiques d’envergure s’en saisissent pour porter le discours ou transmettre le message. A-t-on vu un député des pauvres ou un sénateur issu de leurs rang ?

L’absence de représentation montre que la question ne soulève pas de passions politiques et les acteurs politiques s’en détournent ostensiblement. Il ne faut pas dès lors s’étonner de l’immobilisme douteux qui prévaut dans ce domaine. Les incursions de circonstance des hommes politiques dans cet univers affligeant ne visent pas à faire bouger les lignes mais plutôt à se faire bonne conscience. En clair, la pauvreté ne s’impose pas comme un sujet politique de premier plan. Du moins ainsi pensent les politiciens en quête de suffrages.

Mais attention ! La misère est un terreau fertile du populisme qui gagne du terrain. Personne n’accorde un intérêt accru à cette lancinante question. D’où les succès électoraux de ceux qui « investissent » les masses, disons la foule, pour contester la représentation. D’où l’appel aussi à…un antisystème dont l’offre politique est en elle-même un système qui s’élabore sans bruit. Cette masse, sans être homogène, constitue un bloc aux yeux du leader désincarné qui veut se frayer un cheminement politique. Les promesses sans lendemain séduisent les foules dont le sens du discernement ne s’exerce pas à l’évidence. Or, les promesses nourrissent les espérances. Elles engendrent les désillusions faute de réalisation.

Une vraie prise de conscience doit s’opérer, notamment chez les politiques qui tentent d’influer sur le sort du Sénégal.

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