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LA CLASSE POLITIQUE AU MIROIR D’ALIOUNE BADARA CISSÉ

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La sémantique peut paraître dérisoire, anecdotique, mais elle est au contraire très révélatrice de l’atmosphère d’une époque. Dans les médias, si vous remarquez bien, on dit de moins en moins scène politique, espace politique, classe politique, mais arène politique. Cette expression, peut-être inconsciente, traduit bien l’état de délabrement du débat politique depuis des années. Nous n’avons plus une aristocratie d’orateurs, mais une arène de gladiateurs.

Alioune Badara Cissé, décédé au mois d’août dernier, et à qui l’on vient de rendre un hommage mérité au Grand Théâtre, appartient à la première catégorie.

L’homme avait une élégance immaculée aussi bien dans le style que le verbe. Sorte de patricien saint-louisien, modelé dans le moule des humanités classiques, sachant manier l’humour, et servi par une diction hors-pair. Décrit ainsi, on pourrait le réduire à sa dimension d’esthète, mais l’ancien médiateur de la République savait penser contre lui-même et son camp. Il savait résister à l’air du temps et à la pression partisane. Il avait le courage, surtout, de dire non et de ne pas hurler avec les loups. Son franc-parler a, à de multiples reprises, pris pour cible le Président de la République, Macky Sall. Si son décès a touché autant de Sénégalais, d’obédiences idéologiques diverses, c’est qu’il incarnait le modèle idéal de l’homme politique : éloquent, cultivé, élégant, libre, nuancé, modéré sans tomber dans le piège de la mièvrerie.

Ces qualités, on ne les retrouve pratiquement plus chez ses pairs actuels. Désormais, on ne peut même plus parler de discours politique, mais de clashs, d’invectives, d’éructations à n’en plus finir. Loin de la bonhomie de Me Cissé, les mines sont patibulaires, renfrognées, la gestuelle menaçante : on pointe le doigt, les mains s’agitent. On brasse du vent plus qu’on ne formule d’idées novatrices, et l’audience grandit proportionnellement à la bassesse du discours.

La politique sénégalaise se “tiktokise”, il semble que l’ambition ne soit plus de laisser un discours mémorable à la postérité, mais de produire la punchline qui sera virale sur Youtube et autres réseaux sociaux. Les hommes politiques ne guident, n’élèvent plus l’opinion publique, mais sont à la remorque de celle-ci et lui donnent ce qu’elle veut : le spectacle, le buzz. D’où les pitreries à l’hémicycle de Mame Diarra Fam (personnage sympathique au demeurant) ; les immondices de Moustapha Cissé Lô ; les élucubrations complotistes de Dame Mbodji ; et quantité de discours haineux, menaçants, belliqueux : du “Brûlez les tous” de Yankhoba Diattara au “Oeil pour oeil dent pour dent” de Sonko. “Le dialogue, relation des personnes, a été remplacé par la propagande ou la polémique, qui sont deux sortes de monologues" (Albert Camus, L’homme révolté).

Pourtant, il y a bien quelques hommes qui tentent de résister à cet air du temps pour le moins fétide et étouffant. On pense, notamment, au Dr Abdourahmane Diouf. Depuis son apparition sur la scène publique, l’homme tente de s’imposer par des idées claires, des propositions concrètes, un discours sérieux, nuancé et plein de dignité qui remet la politique au centre de ses missions cardinales : éduquer, éclairer et tirer vers le haut. Toutefois, cette rhétorique raisonnée et raisonnable peine à exister dans le bruit et la fureur du moment.

S’il en est ainsi, nous médias en avons une grande part de responsabilité. Nous avons beaucoup contribué à la dépréciation de la parole politique en encourageant la culture du buzz.

Adama NDIAYE

6 décembre 2021


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