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« LA FRANCE A FAIT UN PAS ET NE PEUT PLUS FAIRE MARCHE ARRIÈRE »

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Il y’a eu une remise symbolique de 26 objets au Bénin suite à l’audience accordée au président français au président béninois. En tant que défenseur de ce patrimoine africain quelle lecture faites-vous de la rencontre entre ces deux chefs d’Etat ?
Je pense que toute rencontre est bien à prendre. C’est une rencontre importante qui marque le début d’une série de restitutions. C’est-à-dire que la France a fait un pas et ne peut plus faire marche en arrière. Si on parle de restitution on parle d’équité et on parle de justice. Parce que restituer veut simplement dire rendre un bien à son propriétaire d’origine. C’est tout simplement ça. Donc, si la France décide de le faire, on ne sait pas pour quelle raison, mais on félicite. C’est important qu’on puisse faire des pas pour y arriver. Maintenant les premiers détracteurs du président français ne sont autres que les français. Aujourd’hui, on a le Sénat français qui s’inquiète que la boite de pandore s’ouvre. Maintenant, on sait qu’on va assister à d’autres cérémonies de ce genre. D’autres présidents africains iront en France pour récupérer leurs objets.
Ce qu’il faut comprendre c’est que cette question de restitution a déjà était évoquée depuis 40 ans par un haut fonctionnaire sénégalais qui s’appelle Amadou Makhtar Mbow. Alors directeur général de l’Unesco, il avait fait un plaidoyer international sur la question de la restitution. Donc, nous ne faisons que suivre les pas de grand pères, de nos aînés et ça c’est important. Maintenant, tout est reparti de 2017, lors de la visite du Président Emmanuel Macron à Ouagadougou. En cette occasion, il avait tenu un discours disant qu’il souhaiterait que les conditions de restitution soient réunies dans les cinq prochaines années. Il voulait en faire un élément fondamental de sa gouvernance. Maintenant, il y’a un objet qui a été restitué au Sénégal (le sabre d’El Hadji Oumar Tall). Il a aujourd’hui 514 reliques qui sont à la bibliothèque nationale du Havre. La famille demande la restitution de ces reliques depuis des années en vain. Aujourd’hui, il faut qu’on avance et là on est en train de participer à un début.

Pourquoi, selon vous, les Français veulent freiner ce processus-là ?
Je ne sais pas quelle est la motivation de leurs démarches mais nous, tout ce qu’on peut dire c’est qu’il faut croire au pouvoir du soft power. C’est-à-dire, il faut qu’on arrive à discuter, à connaître aussi ces gens-là (…). On vient de très loin avec eux et maintenant s’ils nous disent qu’ils veulent restituer, ce sont nos partenaires financiers et techniques il faut qu’on essaye de voir comment consolider et entamer des pas ensemble.

Vous avez évoqué le cas Makhtar Mbow qui a lancé le processus depuis 40 ans. Pourquoi depuis lors les choses n’ont pas vraiment bougé ? Il a fallu attendre la venue de Macron pour que la machine s’emballe.
C’est un manque de volonté politique. Si on regarde depuis 2017, le discours du président français a fait un écho en Europe. Juste après, la Belgique a dit qu’ils vont restituer au Congo parce qu’ils ont plus de 120.000 objets culturels africains au musée de Bruxelles. Par la suite on voit que l’Allemagne a signé il y’a deux mois de cela une convention avec le Nigéria pour restituer plus d’une centaine d’objets. Quand on restitue une centaine d’objets ce n’est plus une restitution symbolique. Là, on entame une vraie démarche de restitution. Tous ces pays-là, il faut le dire, c’est grâce au président Macron qu’ils l’ont fait. Il ne faut pas avoir peur des détracteurs qui vous diront pourquoi vous félicitez Macron. Je ne sais pas pourquoi il l’a fait, mais du moment où on entame un processus il y’aura plus de marche arrière. Parce que la jeunesse africaine a besoin de son patrimoine et de sa culture pour s’éveiller, pour avancer dans ce processus.

Est-ce qu’on connait de part et d’autres les biens spoliés et qui méritent d’être restitués ?
Par rapport à la quantification de ces objets, il y’a le rapport qui a été soumis au président Macron après son discours de Ouagadougou. Ils ont quantifié le nombre d’objets culturels qui se trouve dans les musées français. Et, ils ont réparti en fonction de chaque pays combien d’objets ont été pillés. On a le nombre exact parce qu’ils ont été dans 5 pays africains pour parler avec les autochtones et de l’autre côté les responsables du musée de Paris qui détient la grande majorité. Aujourd’hui, on a effectivement un listing de l’ensemble des objets au niveau de la France.

Depuis que ce rapport a été déposé dans le bureau du président Français avez-vous l’impression que les choses bougent comme on devait s’y attendre ?
Ça bouge mais pas comme on veut. Ça bouge, parce que c’est en 2018, juste après, il y’a eu la remise du sabre de El Hadji Oumar. Ensuite ils ont communiqué sur les 26 autres objets qui devaient être restitués même si on traine les pas. Mais on avance surement et il ne faut pas qu’on les laisse. Parce que le Sénat est en train de chuchoter à l’oreille du président français qu’ils veulent organiser un comité pour étudier au cas par cas chaque objet qui sera restitué. On parle de 90.000 objets et si on veut les étudier entre les débats pléniers, les signatures, etc., jusqu’au 23e siècle je pense qu’on n’arrivera pas à restituer ces objets. Ce que nous leur disons, c’est que ce n’est pas celui qui a pillé qui doit dire quand est-ce qu’il restitue. C’est à nous de prendre nos responsabilités, c’est à nous de s’organiser et de prendre le destin de notre patrimoine en main. C’est à nous de le faire. Raison pour laquelle on a mis un projet sur la table. On propose quelque chose, mais on est prêt à recevoir tous les avis pour qu’on ait une démarche vraiment inclusive. Et cette proposition, c’est un forum du patrimoine africain qui permettra de mettre sur la table la question de la sous-représentation de l’Afrique. Il ne faudrait pas qu’on laisse les européens nous organiser notre restitution. A nous de mettre en place une vision qui épouse les chartes de la renaissance culturelle africaine qui incite les Etats africains à préserver et à promouvoir leurs cultures, leurs patrimoines à travers la restitution. Donc nous, on ne réinvente pas la roue. On a étudié les textes, on a vu la situation et on est allé partout dans le monde pour discuter avec les parties prenantes et voir comment trouver des solutions.

Quelle réponse apportez-vous à ceux qui pensent qu’une fois les objets restitués ils risquent de perdre et de leur valeur et risque d’être négligés en Afrique où il n’y a pas de lieu d’accueil ou de préservation ?
Moi je pense qu’ils sont dans leur rôle. Ceux qui le disent, ce sont des gens qui veulent encore garder les objets chez eux. Ils sont dans leur rôle et je suis d’accord avec eux. Maintenant, on ne peut pas dire aux pays africains que vous n’êtes pas capables de construire des infrastructures. Et les infrastructures pour accueillir ces objets ce sont les musées et on sait en faire avec tout ce que cela demande. On a un musée à Dakar par exemple qui est digne des standards internationaux. Il faut juste une politique pour en faire. Certains pays africains n’ont pas les moyens pour entretenir leurs patrimoines. Maintenant il faudrait aller chercher des investisseurs et pour cela on a proposé des solutions sur cet aspect-là.

25.000 objets rares ont péri dans les flammes en RDC…
Il faut qu’on suive ce que nous dit la charte de la renaissance culturelle africaine. Il faut qu’on fasse de la culture un véritable levier économique. Pour ça, il faut respecter nos patrimoines. Il faut impliquer des populations locales. Il faut que la jeunesse africaine se réapproprie cette culture. Parce qu’il y’a un manque de communication qui existe sur ce sujet-là. En principe, ces objets sont assurés. Il y’a un système d’assurances qui le prennent au sérieux parce que ça leur apportent énormément. Les gens viennent de partout dans le monde pour venir regarder ces objets.

Est-ce qu’on a les ressources humaines qu’il faut pour gérer ce patrimoine-là ?
L’idée ce n’est pas de le faire dans un bref délai. L’idée, c’est de faire des choses qui vont transcender des générations. Et pour y arriver, il faut prendre le temps de mener une réflexion profonde, rigoureuse qui casse les barrières. Pour cela, il faudrait dans un premier temps qu’on puisse avoir des partenariats. Il faut qu’on puisse former aussi parce que la question de la formation est très importante. On ne peut pas vouloir recevoir des objets pour demain avoir des gens qui ne peuvent pas en prendre soin. Il y’a un aspect formation, informatif et il y’a aussi un travail sociologique à faire. On ne peut pas être à un rendez-vous du futur en se détournant de notre culture, de notre éducation culturelle et scientifique.

Vous êtes le président de l’ONG Afrique patrimoine. Qu’est-ce qui vous a motivé à prendre la présidence de cette organisation ?
Cette organisation est plus âgée que moi. Elle a commencé à travailler avec l’Unesco depuis 1975. Moi je suis ingénieur et polytechnicien. J’étais dans le privé en France et aux Usa, mais j’ai toujours été impressionné par le panafricanisme mais dans le cadre du soft power. Pour moi, pour changer des choses, il faudrait avoir une vision générale. Parce que je suis habité par cette conviction qu’on ait des hommes et des femmes africains qui peuvent mettre en place des visions pour permettre à l’Afrique de décoller. C’est ça qui permet aussi d’avoir un nouvel ordre culturel mondial. C’est pour cela que j’ai envie d’inventer des choses.

Dans ce contexte marqué par le virtuel, le digital, ne devrait-on pas travailler à universaliser ces biens matériels ?
On va parler d’universalisme. L’objectif, c’est que demain que ces objets africains puissent être exposés à New York, Paris, etc. Avant cela, il faudrait que ces objets ceux à qui ils appartiennent puissent y avoir accès. Ça c’est très important. On va parler d’universalisme si on est à pied d’égalité sur ces patrimoines-là. On ne peut pas parler d’universalisme alors que nous, on n’a pas accès à ces objets. Mais je suis d’accord pour l’universalisme.

Du 27 novembre au 2 décembre, vous serez à Luanda dans le cadre de la biennale Luanda 2021. Qu’est-ce qu’on doit retenir de cette biennale ?
C’est un forum africain pour la culture de la paix en Afrique. Nous notre démarche, c’est d’instituer un dialogue intergénérationnel. C’est-à-dire on a choisi 6 jeunes africains dans le monde entier et j’en fais partie et on va aller discuter avec les chefs d’Etat africains. Il y’aura un exercice de questions-réponses. Mon objectif est de faire toucher du doigt les chefs d’Etat africains le fait que la culture peut être un levier économique. Il y’aura aussi la directrice générale de l’Unesco qui sera là lors des discussions.

Remise en cause de nos valeurs. Que prévoit de faire le forum pour réfléchir sur ces questions ?
Notre combat c’est qu’on puisse redonner à l’Afrique sa dignité par le biais de la culture. Cela sous-entend aussi qu’on puisse retourner aux sources c’est-à-dire retourner à notre patrimoine, à notre adn. Nous on avait l’habitude que les jeunes couples, les mamans et autres vivaient dans la même famille. Maintenant à l’évolution de ce monde les gens vivent plus en solo. Mais, cela ne devrait pas interrompre la communication intergénérationnelle. Parce que de nos jours on assiste à une violence verbale complètement inouïe. Et c’est vraiment déplorable ce qui s’est passé à Sacré-Cœur et nous présentons nos condoléances aux familles éplorées et à la nation sénégalaise.

Entretien réalisé par Mandiaye THIOBANE
Abdoulaye SYLLA (Photo)

16 novembre 2021