LA PASSION DU SOUPÇON

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Le fracas du tuyau-clé de la SDE à hauteur du Front-de-Terre a eu lieu la veille de l’ouverture de la campagne présidentielle. Au-delà de l’émoi et de l’inconfort ressentis par les populations, la rupture d’alimentation du liquide précieux suscite beaucoup d’interrogations.

La vétusté des équipements est-elle (encore) indexée ? Pourquoi une revue générale des matériaux ne s’impose pas –par nécessité- à l’opérateur ? Que ne ferait-il du reste pour réduire les critiques étant donné que sa situation d’ensemble est loin d’être reluisante ? Cet incident va-t-il jouer en défaveur de la SDE alors que SUEZ, en embuscade, jouit d’une réputation auprès des partisans du renouvellement de la concession ?

Le ministre de l’Hydraulique, accouru de Saint-Louis, a tenté de rassurer l’opinion, associant son temps de présence nocturne à la béance du cratère sous des caméras dédiées à l’amplification. Ce mélange de communication et de facéties de gouvernance incite-t-il à la compréhension ou favorise-t-il la compassion ? En tout état de cause la fréquence des incidents provoque la lassitude des usagers qui peuvent, à bon endroit, rappeler aux politiques qu’après tout ils sont des électeurs. L’occasion faisant le larron, la saturation du discours d’explication n’a plus qu’un effet inhibiteur dès lors que les mêmes causes produisent les mêmes inconvénients : pénuries, privations et… défiance.

Défiance ! Voilà ce que tous redoutent en ces temps de défaillance presque collective. Même clos, l’incident demeure dans les mémoires. Et puis, grands spéculateurs devant l’éternel, les Sénégalais avaient retrouvé leur jeu favori : la passion du soupçon. Certains y voient une « main invisible ». D’autres invoquent « une conspiration » si ce n’est un « complot » en se gardant toutefois de l’imputer à qui que ce soit. En revanche, le cynisme et l’avidité rôdent.

Un des candidats, dans une promptitude qui en dit long sur l’effet de manche recherché, brandit un sceau comme pour surfer sur une potentielle vague de fureur le long des artères empruntées. Succès garanti ? Pas sûr… Le populisme n’est rien d’autre que la juxtaposition d’ingrédients pour fabriquer un cocktail. Naturellement des couches sociales exaspérées, désespérées et recluses sont la « proie facile » des conteurs d’Orient. Eux, au moins, intégraient la subtilité et la nuance dans leur langage fleuri. D’où leur popularité millénaire.

Le « Pape du Sopi » dont le retour est annoncé pour jeudi, s’apprête à fouler le sol dakarois après une longue absence. Ambiance. Pour attendue que soit cette arrivée, elle ne requiert pas pour autant une importance majeure. Car l’intéressé, faut-il le rappeler, n’est pas candidat à cette présente élection présidentielle. La grande erreur serait justement de persister à le prendre pour un acteur de premier plan. Il est hors du grand jeu qui doit se dérouler sans lui.

Le jeu-trouble dont il est passé maître peut à tout le moins bousculer des situations déjà acquises. A son inconstance politique assujettie aux aléas s’ajoute un déficit de vision clairvoyante découlant d’une obsession délirante : sauver un fils-soldat qui ne fait rien pour s’affranchir des maladresses d’une tutelle envahissante. Le libéralisme a connu son heure de gloire au Sénégal. Très vite grisés par les ors du pouvoir ses tenants ont négligé l’essentiel pour ne retenir que le futile au point de constater aujourd’hui le morcellement de l’héritage.

D’ailleurs, trois des cinq candidats revendiquent leur attachement à ce courant traversé aujourd’hui par la décomposition même si, au demeurant, ils prônent son acclimatation en lui imprimant une touche sociale. Sous ce trait, le président sortant, Macky Sall voit sa politique sociale moins critiquée. Mieux, Idrissa Seck l’adoube et promet de transformer la bourse de sécurité familiale en salaire familial quitte à en majorer la quotité, selon une projection du Programme de l’ancien Premier Ministre. Est-ce le signe d’un frémissement ? Un rapprochement ? Trop tôt pour se prononcer.

Mais les ralliements qui s’opèrent sous nos yeux, avant même le premier tour, laissent entrevoir la politique, la vraie, celle qui construit, celle qui reconstruit, celle qui conçoit et élabore. Pas celle qui déconstruit en détruisant. Pas non plus celle qui dénigre en vitupérant ou celle qui fait de la méchanceté son arme de combat.

Le cinq majeur a la chance de réconcilier la politique avec elle-même. En faisant rêver les Sénégalais, ils pourraient les réconcilier avec le projet de remettre le Sénégal à l’endroit en relevant le niveau, en se montrant stratèges, donc à la hauteur des défis qui nous interpellent sans se perdre dans les sables mouvants qui les environnent.

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