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LA PLAIDOIRIE DE MARINE LE PEN

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La présidente du Rassemblement national a suscité beaucoup de colère à l’annonce de sa visite à Dakar. Presse et opinion française, africaine et sénégalaise en ont fait leurs choux gras. Alors, entre sentiment anti-français, une image à polir, ses relations avec l’Afrique et le Président Macky Sall, qui l’a reçue… Marine Le Pen s’explique.

Vous venez de séjourner pendant trois jours au Sénégal. Avez-vous pu rencontrer le Président Macky Sall ?
Oui, j’ai pu rencontrer le Président avec qui j’ai échangé de la tribune que j’ai faite publier il y a quelques jours sur la place de l’Afrique, et particulièrement le Sénégal dans le concert des nations, dans les instances internationales. Mais aussi pour lui exprimer la vision que j’avais des relations qui devraient être celles de la France et du Sénégal.

Une place de l’Afrique au Conseil de sécurité de l’Onu. Siège permanent ?
Oui, je plaide pour cela depuis plusieurs années. Parce que je considère qu’il est aujourd’hui totalement anormal que le continent africain ne soit pas représenté au Conseil de sécurité des Nations unies. Et qu’en y étant, par définition, son poids serait beaucoup plus important auprès d’autres institutions internationales, y compris financières.

Etes-vous en phase avec le Président Macky Sall politiquement ou diplomatiquement ?
Ce qui est sûr, c’est que le Président Macky Sall souhaite que les relations entre la France et le Sénégal soient en même temps plus riches, peut-être plus amicales et plus fréquentes. Ce que je sais, c’est que le Président Macky Sall est attaché à la souveraineté du Sénégal. Donc, entre souverainistes, on ne peut, après tout, que trouver des points de convergence. Je souhaite que la France soit souveraine dans ses décisions. Souveraineté politique mais également énergétique, alimentaire là où mon pays est en train de perdre une partie de sa souveraineté. Lui-même (le Président Sall : Ndlr) plaide depuis longtemps pour la souveraineté alimentaire du Sénégal, sa souveraineté énergétique. Je pense donc que, quelque part, nous avons, en tout cas, lors de ce rendez-vous, parlé la même langue.

« Le Président Sall et moi avons parlé la même langue »

Souverainistes pourtant tout semble vous opposer. Votre politique est perçue comme une politique de mépris culturel vis-à-vis de l’Afrique. Certains parlent même de racisme. Vous pensez que vous êtes vraiment, sur ce point, en phase avec le Président Sall ?
Je dénie absolument, totalement, la définition que vous venez de me donner. Et je mets au défi ceux qui utilisent cette diffamation en quelque sorte à mon égard de trouver un seul mot, une seule ligne de mépris de ma part. Bien au contraire, j’ai eu, il y a plus de six ans maintenant, un grand discours fondateur à Ndjamena sur, précisément, la vision que j’avais de l’Afrique. Et je conteste au quotidien ce mépris dont vous parlez et qui a émané de Nicolas Sarkozy- il faut bien le dire- d’à peu près de l’intégralité des Présidents français.

« Le Président Macky Sall est attaché à la souveraineté du Sénégal. Donc, entre souverainistes, on ne peut, après tout, que trouver des points de convergence »

En Afrique, l’opinion pense plutôt que vous versez dans la stigmatisation ?
Non, absolument pas. Je ne joue pas sur la victimisation. Je suis clairement présentée de manière mensongère. Mon programme est présenté de façon mensongère, caricaturale. Je suis victime, en réalité, d’un procès d’intention. Moi je demande aux Africains de me juger sur ce que je dis, sur ce que je propose, sur ce que j’écris et sur la vision que j’ai des relations absolument nécessaires entre la France et l’Afrique. Et croyez-moi, ils seront bien surpris de me voir diverger totalement du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy ou des propos qui seront régulièrement tenus par Emmanuel Macron.

L’Afrique n’est pas suffisamment entrée dans l’histoire ?
Non seulement aucun mépris mais, j’ai beaucoup de respect. Parce que je respecte les nations. Je respecte leurs identités. Vous avez raison de me rappeler mes propos où je disais que l’Afrique n’est pas suffisamment entrée dans l’histoire. Mais je critique également l’Union européenne. Je critique les offres de co-développement mais qui sont conditionnées à l’exigence de l’abandon par les pays africains de leurs cultures, de leurs traditions. Je n’admets pas cela parce que je suis très attachée aux nations. Parce que je suis très attachée aux droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, à conserver leurs identités, à conserver leurs traditions. Eh bien, je m’oppose, par exemple, à ces politiques-là de l’Union européenne. Je pense que cela n’est pas la bonne méthode, que cela heurte la sensibilité des peuples et il faut, à tout prix, respecter encore une fois cette sensibilité.

Pourtant votre politique est perçue comme telle, comme étant une politique anti-migratoire ?

Je suis effectivement pour réguler drastiquement les migrations. Je vais vous dire une chose. Moi j’ai visité pendant trois jours et j’ai écouté. J’ai entendu beaucoup de Sénégalais qui m’ont dit qu’on ne rêve que d’une chose : c’est précisément que nos jeunes ne soient pas obligés de partir en France ou en Europe. Qu’ils trouvent de l’emploi au Sénégal et ils sont pleins d’énergie. Je les ai vus et j’ai parlé avec eux. Souvent, il faut bien le dire, en France on est atteint par une forme de nostalgie. Oui les capacités du Sénégal sont considérables. Oui le potentiel du Sénégal est considérable et oui, bien entendu, la possibilité pour les jeunes sénégalais de travailler au Sénégal, de développer au Sénégal, de monter des sociétés, des entreprises ; de créer de l’emploi, de la richesse au Sénégal est un objectif. Je vais vous dire une chose : Ça fait longtemps que je dis que la politique de la France est une politique malfaisante dans le domaine l’immigration. Et j’ai été rejointe, il y a quelques jours, par un collectif de grands professeurs, de médecins qui ont fait une tribune dans le Journal du Dimanche en France, pour dire que la politique que veut mener Emmanuel Macron, qui consiste à aller chercher et attirer des médecins africains en France, est une politique qui est malfaisante. Parce qu’en réalité, on va priver les Africains de soins. C’est bien ce que je pense. Je pense que la France doit offrir des formations. Je pense même qu’elle doit donner une priorité d’accès dans les formations qu’elle offre aux pays francophones. La Francophonie nous lie par une langue commune, une manière de penser commune, une culture commune mais aussi une amitié commune. Mais lorsqu’ils sont formés, il faut alors qu’ils puissent faire bénéficier leurs propres pays des richesses et des connaissances qu’ils ont acquises.

« Je demande aux Africains de me juger sur ce que je dis, sur ce que je propose »

Mme Le Pen, n’êtes-vous pas dans une opération de charme pour polir votre image en Afrique ?
Mais non ! Vous savez que je suis absolument imperméable à cette séduction dont on accuse en général les politiques. Moi, je ne veux pas séduire. Je veux convaincre. (…) Je dis toujours la même chose et on me le reproche. On me reproche cette franchise. Je suis une femme franche et accessoirement courageuse. Donc, je viens dire ce à quoi je crois. On peut être d’accord ou ne pas être d’accord. Mais on ne peut pas m’accuser ni de dissimulation ni de démagogie.

Une question hasardeuse. Avez-vous regardé le film « Tirailleurs » d’Omar Sy ? Que vous inspire le sort du soldat ?
Je ne l’ai pas encore vu mais je connais bien l’histoire des tirailleurs. Certes il est sorti mais je n’ai pas beaucoup de temps d’aller au cinéma. J’ai un emploi du temps chargé mais je le verrai le temps venu. Cependant, j’ai énormément de respect pour ceux qui sont venus se battre et défendre mon pays. Comment, en tant que patriote, pourrai-je ne pas avoir ce respect-là ? Rien ne me laisse indifférente de ce qui touche à l’engagement, de ce qui touche au patriotisme, de ce qui touche à ma nation et aux nations d’ailleurs en général.

Le sentiment anti-français, c’est ce qu’on dit, c’est ce qu’on constate, se développe en Afrique. A qui imputez-vous la faute ?
Pas à la France je crois. Aux dirigeants français certainement. Je pense qu’en réalité, le désamour n’est pas à l’égard de la France qui n’a pas beaucoup de responsabilité dans ce désamour. Ce sont nos dirigeants qui ont une responsabilité. Encore une fois, entre le discours de Dakar mais aussi le comportement d’Emmanuel Macron, je comprends que les Africains doivent se dire : « Est-ce qu’il y a encore cette affection ? »

Comment il se comporte le Président Macron ?
Avec beaucoup de mépris. Les Africains ne sont pas les seules victimes. Les Français aussi. Il méprise tout le monde, y compris le peuple qu’il dirige. Moi j’avoue que j’ai été assez frappée quand j’ai lu les tweets de réponse au Président Macky Sall. Je n’ai pas cette vision-là. Encore une fois, respecter la souveraineté d’un pays et là, en l’occurrence, la souveraineté du Sénégal, c’est accepter que le Sénégal prenne ses décisions et ne pas lui en faire grief ou ne pas chercher à lui appliquer, imposer en quelque sorte un comportement ou un positionnement.

Pour l’ancien Président François Hollande, l’opération Barkhane au Mali n’est pas un échec. Etes-vous de cet avis ?
Si c’est un échec. Il faut dire les choses telles qu’elles sont. Oui c’est un échec puisqu’on a perdu la confiance et l’influence qui permettaient de mener cette lutte contre les islamistes au Mali. Donc, oui c’est un échec. Il faut l’admettre. La méthode, probablement, n’a pas été la bonne.

« Le désamour n’est pas à l’égard de la France mais de nos dirigeants »

Venons-en à votre visite. Qu’êtes-vous venue faire au Sénégal et qu’êtes-vous venue dire aux Sénégalais ?
Alors, qu’est-ce que je suis venue faire ? Ecouter d’abord, voir quels seraient les besoins, la forme que pourrait prendre demain une coopération de nation à nation égale avec des intérêts qui soient bien compris des deux côtés. Et qu’est-ce que je suis venue dire ? Je suis venue dire que je n’envisage pas cette relation par l’intermédiaire ni de la cupidité, ni de la charité. Je la conçois sur un pied d’égalité et que cette amitié que la France a toujours développée à l’égard du Sénégal et que le Sénégal développe à l’égard de la France continue. Je les ai vus les Sénégalais. Cette hospitalité elle est légendaire mais je l’ai constatée en venant. Eh bien, nous pouvons faire de grandes choses ensemble. La France comme impulsion de l’Europe. Le Sénégal peut-être comme impulsion après tout de l’Afrique. Ensemble, je pense que nous pouvons envisager un avenir qui soit un avenir de prospérité, de sécurité, de respect et puis de défense de nos identités respectives.

Des personnes ont dit « qu’est-ce qu’elle fait là, Mme Le Pen ? »
J’ai été extrêmement bien accueillie partout où je suis allée, dans la rue par des Sénégalais qui suivent de près la politique française et qui m’ont exprimé leur amitié, leur bienveillance à mon égard. Ceux qui se demandent qu’est-ce que je suis venue faire au Sénégal, je ne les ai pas croisés. J’ai peut-être eu de la chance mais je n’entends pas convaincre tout le monde. Mais, chacun se fera une opinion. Ce qu’il faut, c’est qu’ils écoutent et qu’ils ne jugent pas en fonction de ce que disent de moi mes adversaires politiques.
« Nous pouvons envisager un avenir de prospérité, de sécurité, de respect et de défense de nos identités respectives »

Vous avez visité les Eléments français du Cap-Vert. Avez-vous l’intention de les rapatrier si demain vous êtes élue présidente ?
Mais non ! Pourquoi est-ce que je les rapatrierais ? Je crois que ce qu’ils font en termes de soutien, d’aide à la formation des armées de la région est quelque chose d’attendu et d’apprécié. Afin, ne nous cachons pas tout de même, que le risque islamiste est très important, que la pression islamiste continue et qu’on doit pouvoir s’entraider. Je crois qu’ils doivent aider l’ensemble des armées régionales en termes, encore une fois, d’apport de formation pour que cette coopération puisse endiguer l’avancée des forces islamistes qui sont des éléments de perte de nos libertés respectives. La vôtre en tant que Sénégalais et la mienne en tant que Française. Et cette liberté-là, je ne pense pas que le Sénégal a envie d’y renoncer. La France n’a pas envie d’y renoncer donc, nous devons lutter ensemble pour être les meilleurs possibles contre ce danger-là.

Le pétrole et le gaz sénégalais aussi ça compte non ?

Le pétrole et le gaz sénégalais comptent mais je constate que la France n’est même pas venue pour s’y intéresser. Je le regrette parce que ça pourrait être un des éléments de coopération. Bien sûr, je serai assez contente de pouvoir éviter d’être totalement dépendant du gaz algérien.

Chirac l’Africain, Sarkozy l’Africain, on l’a souvent entendu. Je blasphèmerais en disant Marie Le Pen l’Africaine ?
Non du tout. Pourquoi blasphémer ? Moi je considère que le continent africain est un continent essentiel à l’équilibre du monde. Je plaide et je plaiderai si demain je suis élue présidente de la République française pour que l’Afrique y trouve sa place et notamment dans les instances internationales comme je le fais depuis déjà de nombreuses années.

Entretien réalisé par Mamoudou Ibra KANE
Abdoulaye Sylla (Photo)

21 janvier 2023


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