LA TRACE ET LE SILLON

news-details
EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Un Président face à sa jeunesse ! Jeudi, le pays tout entier va retenir son souffle devant ce qui se projette : le Conseil présidentiel sur l’insertion des jeunes. Le moment est venu de passer à l’acte après les incantations. A la lumière des réflexions et de l’expérience, le Sénégal paraît outillé pour laisser une trace dans l’histoire en partant de nos failles et faiblesses pour mieux ressortir nos atouts et nos potentialités.

Un mot résume les espérances : emploi. Voilà un vrai serpent de mer. Cette lancinante question de l’emploi des jeunes est-elle en train d’aboutir au Sénégal ? Il est trop tôt pour le savoir. Mais, abordée sous l’angle du réalisme, elle jette les bases d’un examen approfondi de l’offre, très peu explorée, et de la demande mal cernée dans un pays qui s’épuise à trouver la bonne formule à appliquer. Chaque année, des milliers de jeunes arrivent démunis sur le marché de l’emploi. Lequel, très peu structuré, ne parvient à absorber que le dixième, laissant le reste sur les carreaux, obligés ou contraints à la débrouille.

Pendant longtemps, le flou a persisté dans la volonté de bâtir une politique de l’emploi. Le Conseil présidentiel va donc accueillir une pléiade de jeunes issus de tous les segments de vie avec des profils différents tendus vers l’objectif de se rendre utiles en servant leur cher pays. Leur présence n’est guère pour se contenter d’écouter. Ils ont besoin, à leur tour, d’être écoutés, de donner leur avis sur les choix décisifs et de se sentir entendus dans leur mise en œuvre. A cet égard, les défis sont multiples : état des lieux, diagnostic de l’existant, formation, qualification, connaissance du marché et de ses exigences et processus d’insertion.

L’impulsion viendrait de l’Etat lui-même débarrassé de ses certitudes en optant pour une lecture contemporaine des enjeux. Il lui revient d’articuler un projet de société dont la clarté susciterait un intérêt grandissant. La réflexion à mener doit être pertinente. Mais tous les participants au Conseil présidentiel, dotés d’un sens élevé du discernement auront à cœur de privilégier le pragmatisme au détriment des émotions.

Dans un contexte d’exaspération et d’épuisement, le retour au réel permet d’aborder avec lucidité les problèmes qui se posent avec acuité. En politique la mesure, la retenue et l’apaisement précèdent l’acte à poser pour accroître les chances de succès. L’injection de fonds est une chose. Provoquer un déclic de civilités en est une autre. Or la seule délibération du Conseil présidentiel ne suffit pas. Elle a le mérite toutefois de reconfigurer le pays en érigeant un front commun contre les immobilismes, les obstacles et les facteurs d’inhibition. Le Sénégal regorge d’opportunités. Il peut attirer des talents et fixer ceux tentés par l’aventure.

Comment un tel pays, baigné par les eaux et le soleil, doté de terres riches et variées, balayé en surface par des vents favorables, ne parvient-il toujours pas à décoller ? L’absence de souplesse explique pour partie ce déficit d’innovation alors que tout concourt à l’éclosion des opportunités. Les créations d’entreprises doivent se multiplier. Pour cela il faut des entrepreneurs. Mais l’esprit d’entreprenariat ne se diffuse pas (encore) à une vaste échelle. Convenons que c’est par ce biais que s’enclenche le processus d’industrialisation. Ce mélange d’élan, d’enthousiasme et de passion peut aller à l’assaut des forteresses pour décrisper une société qui, gagnée par la peur des lendemains incertains, préfère se recroqueviller sur elle-même alors que tout s’offre à elle pour être à l’offensive dans bien des domaines de performance.

L’agriculture est, à cet égard, un gisement d’emplois sur toutes les chaînes de production, de valorisation, de transformation, de distribution et de commercialisation. Des temps forts scandent ce secteur : variété des productions (même en contre-saison), la reconversion des mentalités dans ce qu’il convient d’appeler la préférence du « consommer local » débouchant sur une euphorie. Qui plus est, ce secteur, parce qu’il est potentiellement florissant, constitue un marché, proprement.

L’embellie pourrait durablement lutter contre le chômage et le désœuvrement en renouant avec la croissance pour, in fine, découvrir la vraie valeur d’une agriculture en expansion. Jadis les productions se détérioraient faute de débouchés. Aujourd’hui, ce handicap relève de l’histoire ancienne puisque le maillage du pays décloisonne les lieux de production. L’accroissement des revenus dans le monde rural incite les agriculteurs à plus et mieux travailler.

On le voit, cette agriculture peut être inclusive si la tendance se poursuit avec vigueur. Elle produit même un effet d’aubaine en réduisant incidemment les poches de pauvreté dans le monde rural. Reste à fixer les jeunes ruraux dans leurs terroirs. Non pas pour les y contenir sans projets, sans lendemain. Plutôt devrait-on y explorer les niches, les talents, les compétences ou les qualifications dans ce que l’ANAT, Agence d’Aménagement du Territoire, nomme l’équité et le dialogue des terroirs.

En d’autres termes, la nécessité se fait sentir de favoriser le brassage social et territorial dès lors que s’observe un mouvement inverse marqué par le départ massif de jeunes urbains vers les zones rurales où ils espèrent se recréer par une immersion réussie. Une telle plongée devient salutaire pour les populations qui retrouvent le sens de l’initiative et de la créativité et développent en elles-mêmes une « culture de l’engagement ».

L’industrie représente l’autre gisement d’emplois. Tous s’accordent pour constater le déclin industriel du Sénégal pourtant avantagé par la nature et sa position géopolitique. Ce recul de la transformation étonne et inquiète à la fois. Vétusté du parc, érosion des marchés, dislocation des plateformes, rupture de l’économie structurante, autant de dysfonctionnements qui caractérisent l’actuel délitement industriel. Une grande industrie qui s’implante voit graviter autour d’elle une kyrielle de petites et moyennes entreprises tournées vers la sous-traitance. C’est en cela que se développent les services, sorte de lien ou liant pour ressouder un tissu industriel en plein marasme alors que les régions regorgent d’opportunités. L’Etat, à proprement parler, n’est pas créateur d’emplois.

En tant que puissance publique, il gagnerait à clarifier sa vocation pour tuer dans l’œuf les espérances qu’il suscite ou inspire. Il sortirait de cette ambiguïté à son avantage. Naturellement personne ne lui dispute ses prérogatives régaliennes. En gardant ses périmètres « inviolés », il jouerait un rôle d’arbitre entre acteurs du secteur privé, à équidistance des intérêts dans le but de préserver son rang et sa dignité en agissant avec autorité comme ultime recours. Les jeunes répondront présents à ce grand débat provoqué par le Président de la République. Il lui revient d’instaurer un dialogue fécond avec eux en dégageant des perspectives pour faire de l’accès aux connaissances et au savoir-faire une priorité. C’est à ce prix que s’apprécie le tournant qui s’amorce sous nos yeux.

Vous pouvez réagir à cet article