LE 4 AOÛT...

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Au creux de la vague, le Sénégal se cherche. Depuis l’irruption du covid-19, au mois de mars précisément, le mouvement du pendule semble déréglé. L’aiguille s’arrête, puis se fige avant de reprendre son agitation sans son sens cette fois ! En reposant le pied dans la réalité, nous renouons avec la ferme volonté d’exister malgré l’écume des vagues. Bien évidemment, la grande peur rôde toujours alimentée il est vrai par l’émotion qui, elle, envahit l’espace, tous les espaces, à l’aide d’une certaine presse abonnée aux sensations et qui en fait son sel de vie. En vérité une grande peur se répand dans les villes alors que les campagnes en sont encore préservées. En plusieurs endroits l’épidémie s’apprécie sans panique. Tandis qu’à Dakar principalement, la spéculation se nourrit de sentiments paralysants.

A ce rythme, une société perd la raison surtout si l’exercice consiste à remettre les choses à l’endroit. Arrêtons-nous un instant sur le bulletin de santé que publie au quotidien le Ministère de la Santé publique et de l’Action sociale. L’incongruité réside dans le rituel répétitif du message qui ne produit plus d’effet dans les opinions. Lesquelles ne s’émeuvent plus d’ailleurs. Plus rien ne les secoue ni ne les choque. En clair, elles sont désabusées. Parce que justement la magie n’opère plus sur ce registre. La solennité du moment cède la place à une banalité d’évocation des morts. Celles-ci sont enveloppées non sans doigté dans des statistiques pour atténuer leur impact psychologique.

Un mort ou deux cent morts, et après ? En un mot les décès ne sont plus le sujet de préoccupation. Et pour cause ! Le déplacement du curseur focalise les attentions sur l’accoutumance à la pandémie qui devient désormais une endémie en ce que la maladie s’installe plus durablement. Résultat : elle nous oblige à vivre avec elle. En outre, le pic attendu ne se produit pas toujours. Allons-nous l’atteindre un jour ? Car après le pic, l’inversion de la courbe devrait entretenir l’espérance d’une maîtrise des risques liés à la pandémie.

L’étonnement est à son comble quand le Département persiste dans son approche initiale alors que les paramètres d’appréhension ont changé. Pourquoi ne pas authentifier son discours en donnant la parole « aux guéris » qui sont crédibles pour appeler à plus de vigilance ? Le coefficient d’humanité de la riposte peut aussi servir par son exemplarité : des Sénégalais généreux et profondément solidaires agissent sans relâche au quotidien pour soulager des familles entières stigmatisées ou frappées d’ostracisme. Les témoignages recueillis constitueraient de ce fait des « pièces à conviction » dans l’inversion du regard des autres à l’endroit des malades du covid-19.

Décrétée cause nationale, la pandémie doit faire l’objet d’un consensus dans la stratégie de riposte, incluant les « hommes de l’art », les leaders d’opinion, les décideurs et les citoyens. Car cette lutte revêt un cachet éminemment civique.

Et puis le premier cycle de communication, clos depuis, avait mis au devant des sommités médicales, sorte de rock stars qui faisaient jeu égal, en termes de polarité, avec les grands noms de la lutte contre la pandémie à l’échelle mondiale. De ce fait Dakar avait une résonnance équivalente à celles de Pékin, Marseille, New-York, Londres ou Sydney. Si aucun ressort n’est cassé, les permutations d’hommes censés incarner la riposte au covid-19 laissent apparaître quelques béances sujettes à interrogations. Pourquoi changer les hommes sans changer la stratégie ? La mutation du contexte devrait s’incarner dans une nouvelle vision plus claire, un projet réarticulé autour de convictions profondes afin d’entretenir le rêve, la passion et l‘ardent désir de servir une cause avec élan et engagement dont le moteur sera le brassage des idées !

Après s’être hissé très tôt en haut de l’affiche, le Professeur Seydi tentait de retrouver l’ordinaire d’une vie, un quotidien dépouillé pour accomplir les gestes simples : flâner, circuler, se promener, humer l’air, se recueillir sur les tombes d’êtres chers aux cimetières. La mésaventure lui est venue de ce lieu de silence qui devrait tuer en tout humain l’égo ou la vanité. Or celui qui l’y rencontre le tutoie avant de le rudoyer à gorge déployée, prétextant que le célèbre infectiologue est responsable de ses malheurs.

Par leur puissance, les médias ont rendu Pr Seydi familier à des millions de Sénégalais du seul fait que tous les soirs il s’invite dans leurs salons ou fait irruption dans leur vie. Cette virtualité irrigue l’imaginaire collectif qui ôte toute singularité, toute individualité à l’universitaire. Par cette rixe qui en dit long sur l’imprévisibilité, Pr Mousa Seydi, l’enfant du Fouladou, découvre sa propre vulnérabilité, si ce n’est sa stupéfiante fragilité et surtout l’insécurité. Que font l’Etat et la société pour le protéger ? Doit-on laisser sa vie ainsi exposée ? Faudra-t-il sévir avec la rigueur de la loi pour dissiper toute équivoque à ce propos ? Quid du magistrat, du juge, de l‘avocat, du journaliste, de l’activiste, du défenseur des droits humains ?

Gardons-nous de tout esprit corporatiste pour ne relever que la nécessité d’une protection des citoyens contre les excès d’autres citoyens justement. Ces violences verbales au coin de rue ne sont que le pâle reflet des turbulences de la société sénégalaise mal préparée à amorcer les virages que dictent les conjonctures actuelles. La discipline collective fait défaut. Le sentiment d’impunité se propage. Pour preuve, la fête Tabaski, par ses extravagances, a mis à rude épreuve les mesures préventives de portée générale : plus aucune distanciation, moins de précautions d’usage, indifférence et insouciance avec le regain des cérémonies de famille et les regroupements qu’elles entraînent.

Il est certes difficile de changer le passé. En revanche il doit être possible d’agir sur le présent tout en pesant sur le futur. Nul doute que le souhait se manifeste de voir se transformer la société sénégalaise. Il reste cependant à s’entendre sur ce qu’il faudra conserver dans ce long et lent processus de transformation impérative. Cela viendra du génie sénégalais qui, pour l’instant, est assoupi mais saura se réveiller à temps avec des forces d’impulsion dans le but d’opérer des choix judicieux, donc de sagesse.

La survie est à ce prix. Parce que la reconstruction du pays exige des sacrifices, des renoncements, articulés par une volonté elle-même cimentée par un enthousiasme dignes des premiers Mohicans.

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