LE CADEAU SABRÉ D’ÉDOUARD PHILIPPE AU SÉNÉGAL

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CONTRIBUTION

La visite au Sénégal du Premier ministre français, Edouard Philipe, le dimanche 17 et lundi 18 novembre 2019, accompagné d’une délégation importante, est marquée par un fait qui semble occulter les vraies raisons de ce déplacement.

Sans doute fait à dessein, la « restitution » de ce que l’on pourrait appeler le « sabre de la discorde », à tort ou à raison prêté au célèbre Jihadiste El Hadj Omar Tall, domine l’actualité de cette visite déjà entrée dans les annales de l’histoire.
En effet, tandis que certains s’interrogent sur la pertinence de cette restitution (un autre débat), d’autres discutent sur le véritable propriétaire de ce sabre qui, pour d’aucuns, ne peut appartenir à El Hadj Omar.

Pour mieux cerner le sujet, un bref rappel des faits ayant conduit à l’entrée en scène des principaux acteurs que sont El Hadj Omar, son fils Ahmadou et son neveu Tidjâni Alpha Ahmadou s’impose.

De retour du Hijaz (péninsule arabique où se trouve La Mecque, ndlr), El Hadj Omar se rendit au Fouta Jallon, en passant par le Nigéria. Il séjourna pendant une longue période au Fouta Jallon pour propager la confrérie Tidjâne et les différentes disciplines de la langue arabe. Ensuite, il retourna à son village Halwar pour nouer de nombreux contacts afin de préparer la guerre sainte.

Puis il revint au Fouta Jallon, érigea son village en forteresse, acheta des armes et recruta des hommes pour le jihad. Il commença par le pays bambara, le Khasso et le Kaarta. Après, il conquit respectivement le Bambouck, Yélimané et Nioro du Sahel qu’il érigea en capitale. El Hadj Omar poursuivit sa conquête du Soudan en prenant le Kingui, Nyamina, Sassading et Ségou.

Une fois Ségou pris, Cheikh Omar y installa son fils aîné Ahmadou qu’il désigna officiellement comme son successeur, son héritier légitime et poursuit sa conquête du Soudan.

Enfin, il entama une bataille controversée contre les musulmans peuls du Macina. Cette ultime conquête sera suivie du siège de Déguembéré et de la disparition d’El Hadj Omar dans les falaises de Bandiagara, suite à un siège de neuf mois. Mais auparavant il avait envoyé son neveu Tidjâni pour chercher du secours auprès des chefs dogons, hostiles aux Peuls du Macina qui les avaient jadis chassés des falaises.

Tidjâni Alpha Ahmadou a pris les rênes du jihad omarien juste après l’épisode fatal de la disparition de son oncle. Il est présenté comme le continuateur immédiat du jihad omarien, du moins au Macina. En effet, au lendemain du drame de Déguembéré, il réussit à délivrer les jihadistes victimes de la coalition des vainqueurs provisoires que sont les Peuls du Macina et les Kounta de Tombouctou.

Dans cet historique des événements, se dégagent quelques facteurs qui permettent de mieux identifier le propriétaire de ce sabre qui vient de la métropole, cadeau d’Edouard Philippe à son hôte sénégalais Macky Sall.
Le périple d’El Hadj Omar permet de distinguer deux villes et trois personnages à qui ce sabre pourrait appartenir : Ségou et Bandiagara, d’une part ; El Hadj Omar, son fils Ahmadou et son neveu Tidjâni Alpha Ahmadou, d’autre part.

Même si on peut concéder à l’archéologue Abdoulaye Sokhna Diop une possibilité d’avoir raison dans une certaine mesure, nul ne peut remettre en cause l’utilisation de sabres dans les combats dirigés par El Hadj Omar, voire dans la gestion de son empire.

En effet, El Hadj Omar était en même temps un chef de guerre et un dirigeant d’un Etat islamique, basé sur la charia dont l’exécution de certaines sentences nécessite traditionnellement l’usage d’un sabre. Par conséquent, l’existence d’un sabre particulier comme matériel de cour est une quasi-évidence.

Il est très fort probable qu’El Hadj Omar ait lui-même un sabre, de même que son fils Ahmadou à Ségou et son neveu Tidjâni, à Bandiagara, sans compter les principaux lieutenants du Cheikh comme Alpha Oumar Thierno Baïla Wane, Ardo Aliou, etc.

Nous savons donc qu’il y a plusieurs sabres dont trois au moins sortent du lot car détenus par les plus grands dirigeants du mouvement.

Il est certain qu’Ahmadou avait un sabre à Ségou, possiblement donné par son père afin qu’il puisse avoir un arsenal complet pour se défendre et administrer un Etat islamique. Il ne faut pas non plus oublier Aguibou, à Dinguiraye, qui était présenté comme un allié des Français.

Nous savons aussi que, lorsqu’en 1864, il s’apprêtait à entrer dans les falaises de Bandiagara, avant d’être assiégé par la coalition peul du Macina et Kounta de Tombouctou, El Hadj Omar avait envoyé son neveu Tidjâni chercher du renfort auprès des Dogons.

Sentant sa fin s’approcher, alors que Tidjâni n’arrivait pas, le Cheikh envoya un de ses disciples à la rencontre de son neveu pour lui annoncer que sa mission était sur le point de se terminer. Il lui remit ses objets personnels dont un sabre et un fusil, selon certaines versions (Amadou Sow : 2019).

Arrivé sur place avec son renfort, Tidjâni trouva que son oncle venait d’être attaqué. Après avoir repoussé les assaillants, il revint sur les lieux où il découvrit plusieurs corps dans une situation lamentable, parmi lesquels les soldats et deux des fils du Cheikh (Adi et Mahi).

Avait-il trouvé le corps du Cheikh ? S’il n’avait effectivement le sabre du Cheikh, l’avait-il trouvé sur place, à son arrivée ? Un autre l’avait-il pris avant l’arrivée de Tidjâni ? Mystère !

Ce qui est sûr, c’est que le sabre d’El Hadj Omar était sur les lieux ou, à défaut, entre les mains de Tidjâni qui l’aurait reçu de l’envoyé du Cheikh. Le sabre pouvait également être dérobé ou gardé quelque part dans le palais de Bandiagara qu’El Hadj Omar occupait après avoir battu Ahmadou III, le petit-fils de Cheikhou Ahmadou, instaurateur de la théocratie du Macina.

Par la suite, Tidjâni régna à Bandiagara jusqu’à sa mort à l’âge de 48 ans, en 1888, c’est-à-dire 24 ans après le drame de Déguembéré. Ce qui est sûr, c’est que le dernier lieu qui a abrité le sabre d’El Hadj Omar est Bandiagara. D’après la famille, il y est toujours et est différent de celui qui nous vient actuellement de la France.

Maintenant, qu’en est-il des Français ?

Soulignons d’abord qu’entre El Hadj Omar et les Français, il n’y a eu qu’une seule confrontation, qualifiée même d’accident de parcours car n’étant pas autorisée par le Cheikh.

Il s’agit du siège du Fort de Médine, commandé par Paul Holl, défendu par quelques soldats sénégalais, vers 1850, juste au début du jihad omarien.
En aucun cas, les Français ne peuvaient récupérer un quelconque sabre des mains d’El Hadj Omar, de son vivant.

Ce ne sont pas non plus les Français qui ont mis fin à la vie d’El Hadj Omar.
Le sabre qui vient d’être ramené, s’il n’est pas un faux, ne pourrait être que celui d’Ahmadou ou un sabre trouvé à Bandiagara ou quelque part ailleurs et qui pourrait appartenir à n’importe qui.

Très probablement, il vient de Ségou car, après le départ d’Ahmadou vers Sokoto, suite à la menace d’Archinard, la conquête de Ségou s’est soldée par le pillage du palais et la prise d’un trésor amené en France. Ségou prit en 1890, Archinard fait tomber Bandiagara en 1893, donc bien après la mort de Tidjâni, en 1888.

Le sabre qui vient d’être « rendu » au Sénégal, est probablement issu de ce qui est convenu d’appeler « le trésor de Ségou » qui appartient depuis 1862, année de la conquête omarienne de cet empire bambara, à Ahmadou, le fils d’El Hadj Omar.

Tout sabre pris dans le « trésor de Ségou », est considéré comme un bien d’Ahmadou et non celui de son père Cheikh Omar qui a poursuivi son entreprise jusqu’au Macina avec ses armes personnelles. S’il y a lieu de chercher un quelconque sabre appartenant à El Hadj Omar, il convient de le chercher à Bandiagara, lieu où il a fini sa mission d’islamisation des peuples du Soudan occidental.

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