LE DÉGOÛT

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

La semaine écoulée, la presse a mis la lumière sur de honteux comportements de députés au sein de l’Assemblée nationale. Attendus pour éclairer l’opinion sur les sujets à débattre, ils ont transformé l’hémicycle en Arena où eux-mêmes se sont mués en gladiateurs accomplis dans un affligeant spectacle indigne de la démocratie sénégalaise. Un rapide coup d’œil dans le rétroviseur nous renseigne certes que le parcours a été bosselé, nullement linéaire avec des épisodes d’une violence inouïe. Mais l’itinéraire laissait entrevoir de constants progrès accomplis par des hommes et des femmes investis de devoirs soucieux avant tout de construire dans la durée et pour la postérité.

En cours de chemin avons-nous perdu nos repères ? Qu’est-ce qui nous arrive soudainement ? Après le décalage, le décrochage ? Le divorce entre élites politiques et l’opinion ? Il y a cependant dans cet enchaînement d’interrogations deux constats qui méritent le détour. Mais il est peu probable que les brutes et les démocrates de fraîche date s’y arrêtent.

D’abord l’ancien monde politique a vécu. Ses figures de proue quittent la scène, les unes après les autres. L’une d’elles, Ely Ousmane Sarr, a tiré sa révérence, comme pour ne pas être témoin de la dégradation des mœurs politiques dans notre pays. Avocat célèbre et respecté, il se distinguait par sa finesse d’esprit, sa courtoisie et son sens élevé de l’engagement pour les bonnes causes. Jamais pris en défaut d’écart de langage ou de conduite, Maître Sarr, que ses amis surnommaient Banna, soignait son comportement et sa parole publics. Son éloquence et sa vaste culture politique le prédisposaient à se distinguer dans les débats contradictoires d’alors face à d’autres ténors de même envergure.

Ensuite le débat lui-même s’appauvrit. Pour faire court, il a cessé d’être au grand bonheur des malotrus qui pavoisent avec des airs d’emprunts. Usurpateurs…Il suffit d’entendre les témoignages unanimes, saluant ce bel homme racé, pour comprendre la profondeur de la béance qui s’accentue. Dans la foulée convenons que la scène politique se vide de ses acteurs. Les vrais. Ne restent sur le podium que les brutes et les méchants, ainsi que les souffleurs -un comble !-, signes que le vaudeville a encore de beaux jours devant lui.

Le triste sort de la classe politique sénégalaise s’aggrave avec ces empoignades qui deviennent maintenant des évidences partagées. Les indignations sont de peu d’effet sur ses assaillants qui ne reculent devant aucune incongruité. Du cirque, les funambules migrent vers une autre scène, politique celle-là qu’ils occupent bruyamment. Le vacarme crée étouffe les voix de raison, éloigne les esprits lucides et transforme l’échiquier en un interminable bal celte (sabar bou tass). Ils gagnent en popularité et se croient légitimes pour représenter le vox populi. Avec eux, la politique a cessé d’être un sacerdoce.

Elle devient un moyen d’accéder au pouvoir qui est le lieu de jouissance par excellence. Comment ne pas s’inquiéter quand l’ensauvagement gagne toute la société et s’installe confusément dans des sphères de l’Etat ? Le mauvais goût encombre l’Etat au point de susciter un dégoût rampant. Or il revient à la puissance publique la tâche de défendre les acquis démocratiques si chèrement conquis de haute lutte par des générations précédentes. Les avatars actuels dénotent un recul de la vigilance citoyenne, par conséquent un affaiblissement de la démocratie avec à l’affût des gens prompts à prononcer l’oraison funèbre.

Bien sûr plus d’un s’alarment du niveau actuel de la classe politique pourtant héritière d’une cuvée de grands dirigeants tant au pouvoir que dans l’opposition. Beaucoup s’inquiètent aussi de l’irruption par effraction d’un nombre incalculable d’acteurs de « série B » à qui l’on prête l’intention de saboter la démocratie au motif que le Sénégal a ses réalités.

Oui, le pays a bien ses réalités. Et alors ? Mais la démocratie aussi a ses propres exigences qui ne peuvent être assujetties à de sordides desseins, inavoués de surcroît. Sans crier gare, les extrêmes prennent plus de place sur l’espace politique et social. Ils font de la démocratie l’ennemi à abattre. Soutenues, même mollement par une société civile de moins en moins imposante et une partie des médias fâchés avec l’équilibre, les incarnations de cette nouvelle radicalité percutent le bon sens au moment où justement le sort du pays tourmente, suscite l’indifférence et inspire peu des actes d’orgueil positif.

Certains politiques naviguent dans le clair-obscur et s’emparent de toutes opportunités pour se rendre visibles. Bagarres en direct sur les réseaux sociaux, invectives relayées promptement, narrations triomphalistes des rixes, bref rien n’est de trop dans ce bidouillage politique qui nous est servi. Sommes-nous au début ou à la fin d’une illusion ? Il est vrai que le pays ne vit pas une crise de régime. La stabilité actuelle découle des choix décisifs et sans équivoque des Sénégalais. En revanche l’accumulation de signaux de désordre devrait inciter le Président de la République à restaurer la discipline démocratique sans faiblesse coupable.

Au Parlement de légiférer, à l’exécutif de décider. A l’opposition de flétrir les mauvaise politiques. Au parti au pouvoir (et ses alliés) de défendre les options de l’Etat. Dans ce magma d’interférences, il y a place pour le dialogue qui doit être permanent pour dissiper les malentendus, arrondir les angles et réduire les incertitudes tout en favorisant le rapprochement des positions. L’absence de dialogue alimente la spéculation et engendre la méfiance entre acteurs politiques qui s’épuisent dans le bruit de déclarations et de petites confidences.

Un tel terreau se nourrit de rumeurs, dévastatrices pour une démocratie en construction. Pourtant les sessions parlementaires constituent un des temps forts de la République pour examiner les projets et les propositions de lois. En se transformant en foire d’empoigne, l’Assemblée nationale s’ampute de son prestige du fait d’une représentation loin de refléter le pays réel.

Le député ne vit pas que de sessions. Entre deux plénières, il doit privilégier le terrain, aller à la rencontre des mandants, connaître le tissu social, comprendre les situations, faire des immersions dans les réalités profondes avant de formuler des dépositions circonstanciées. Chez nous le travail du député se résume à la prise de parole face aux caméras pour envoyer un signal au fief, au terroir et au…chef. La visibilité l’emporte sur la crédibilité. Cette dernière se fonde sur de fréquents contacts personnels avec le citoyen qui ne cesse pour autant d’être un électeur. Comment restaurer la dignité de charge ? Le député a-t-il conscience de la dégradation de son image ? Le bons sens doit désormais l’habiter avec le laxisme en moins. Il faut sortir du cercle vicieux pour réhabiliter le statut de député très chahuté par une opinion désabusée.

Un vent de défiance souffle, notamment sur la jeunesse et les plus enthousiastes d’entre eux croient avoir accosté un nouveau monde. N’est-il pas temps d’ériger la réhabilitation de la politique grande cause ? L’heure de vérité approche.

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