LE GRAND JEU

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Le temps s’arrête. Géant du savoir, Professeur Iba Der Thiam a tiré samedi sa révérence. Il laisse une œuvre immense. Son parcours atypique et sa trajectoire bosselée renseignent sur le caractère et la valeur intrinsèque de cet intellectuel accompli et épanoui, homme de devoir, de mission et de combat. Des combats, il en a menés plusieurs justement tant l’injustice et les inégalités l’horripilent. Jaloux de son indépendance d’esprit, il s’est donné les moyens de garder la distance sans rompre avec les objets de ses diverses études. Scientifique jusqu’au bout des ongles, Der, par l‘exigence qu’il s’est imposé, a ouvert la voie pour des travaux aboutis au prix d’efforts titanesques.

Tantôt syndicaliste rageur et torrentiel, tantôt politique madré et retenu, parfois même intellectuel organique, l’action a toujours été son terrain de prédilection. Il aime les mots qu’il cisèle avec minutie. Il adore les chiffres, donc les dates qu’il restitue avec une déconcertante facilité. Auteur prolifique, l’historien de renom qu’il est a su se forger un style flamboyant qui enflammait les amphithéâtres et subjuguait les cercles éclectiques par des synthèses plus que chatoyantes. Par-dessus tout, il aimait les délibérations contradictoires Sa figure de bretteur a charmé plus d’un avec sa singulière approche narrative des faits historiques, domaine dans lequel il excellait, brillait et dominait.

Depuis plus d’un demi siècle il œuvrait pour une connaissance ajustée de l’Afrique à travers tribunes, articles ou colloques, ne se privant pas d’user de tous les registres de persuasion et de toutes les tonalités démonstratives pour faire évoluer la recherche débarrassée bien évidemment d’apriori et de déconstruction. Der parti, c’est un chapitre de l’histoire du pays qui se clôt. Très tôt, il avait accordé une confiance inconditionnelle à une jeune génération d’historiens brillants qui ont à l’évidence un rôle proéminent à jouer pour rendre immortelle l’œuvre du maître de l’histoire.

La classe politique s’incline et rend un hommage unanime au Professeur Iba Der, icône mondialement connue. Mais très vite, la conjoncture reprend le dessus. Deux Conseils des ministres suivis d’une rencontre avec les députés de sa majorité et voilà le président de la République requinqué pour aller à l’assaut des immobilismes. Et au bout du bout, une action d’éclat : le remaniement. Seul au monde et face au monde, Macky surprend son monde. Il dissout le gouvernement et se donne du temps pour en former un autre.

Les spéculations et les combinaisons fusent. La rumeur s’en mêle et enfle. Bref les ingrédients d’un subtil cocktail se mettent en place. Mais l’opinion découvre, si jamais elle en doutait, que Macky Sall est Maître du jeu. Il a la haute main sur l’agenda politique du pays. Pas peu fier d’avoir promu des commis d’Etat à de hautes fonctions, il estime venu le moment de renouveler son offre politique par une ouverture vers l’opposition significative et constructive. Son habileté politique s’éprouve. La finalité des combinaisons qu’il expérimente est de s’attacher les services d’esprits dotés de grande autorité capables d’incarner la volonté politique qu’il compte impulser. A un visiteur du soir, le locataire du Palais de l’avenue Senghor lâchait cette subtile confidence : « la politique, je sais faire… » Traduction : que chacun fasse bien son job et le régime récolte des dividendes. Quelques jours auparavant, il avouait la gêne qui l’habite de devoir limoger des ministres qui, dès le lendemain, allaient se fâcher avec lui. Etat d’âme ? Intelligence ? Aveu d’impuissance ? Ou slalom ? En vérité, il était à l’offensive par un mode d’emploi assez soft pour ne pas être repéré par des drones politiques qui rôdent.

Certains détracteurs poussaient des cris jouissifs en pointant les déconvenues du Président de la République dans ses initiatives de relance économique post Covid-19. Cette comédie de boulevard, au demeurant insipide, cache mal des arrières-pensées politiciennes, jeu favori des minorités activistes. Si le remaniement comporte plusieurs variétés de lectures, la plus évidente de toutes, demeure sans conteste le retour de Idrissa Seck dans l’attelage gouvernemental. Ce n’est pas déshonorant pour lui. Parce qu’il est doté de ressources du débat et de la persuasion pour délimiter son périmètre et afficher son désaccord avec la majorité sans prétention à être détenteur exclusif de la vérité.

Son entrée éclipse toutes les sorties. Les projecteurs l’illuminent. Il fait l’actualité, comme l’aiment les médias. Et Dieu sait que certaines têtes émergentes ont été défénestrées du précédent gouvernement. Le déplacement du curseur sur l’ancien maire de Thiès désaxe-t-il la curiosité politique ? Ce que gagne Macky au change vaut-il mieux que ce qu’il perd ? En sortant le grand jeu, il achève de faire comprendre aux acteurs que le règne sans partage est révolu. Quitte à mécontenter son camp, l’ouverture qu’il préconise et validée par l’ancien Premier ministre aère l’échiquier qui se recompose.

Le haut potentiel de dissensions s’estompe avec ces retrouvailles. Va-t-on vers une atténuation du climat de discordes ? Les rancunes tenaces et les haines viscérales seront-elles jetées à la rivière ? En clair, tout le monde s’accorde à considérer que ces ressentiments empoisonnent notre commune volonté de « vivre-ensemble » au Sénégal.

Au-delà des conjectures, il importe de réécrire une romance politique fondatrice d’un nouvel imaginaire collectif à la lumière des défis qui nous environnent. Après un dos-à-dos, suivi d’un face-à-face, les voilà côte-à-côte dans une partition inédite qui en dit long sur le nouveau chapitre de leurs relations. En d’autres termes, leurs habiletés conjuguées serviraient à contenir les assauts ultérieurs d’une opposition en quête de cohérence organisationnelle. Ils finissent par désirer la même chose en même temps.

Clairement, Idrissa Seck n’abdique pas ses principes. Il a tout au moins une lecture intelligente de la conjoncture et tente de s’adapter. Son départ de l’opposition ne signifie pas qu’une courte échelle est faite à celui qui serait pressenti pour « l’occuper tout naturellement… ! » Il y a loin de la coupe aux lèvres… Assurément.

Comme dans tous lieux de pouvoirs, les intrigues et les manœuvres ne sont pas à exclure pour tirer avantages des failles ou des béances. Déjà le parti socialiste peine à retrouver le sens de l’orientation depuis le décès de son patron d’alors : Ousmane Tanor Dieng. L’autre composante de la coalition, l’Alliance des Forces de Progrès (AFP) en l’occurrence, affaiblie et manquant de tonus, ronronne quand elle n’est pas tout simplement assoupie. A ces deux formations, d’inspiration social-démocrate, va se poser à terme un problème de légitimité. Ce qui pourrait faire vaciller ce compagnonnage qui ne doit sa prolongation qu’au consensus mou en cours de consolidation.

Nulle politique ne se fait en dehors des réalités. Macky Sall et Idrissa Seck en ont tenu compte dans la recomposition politique qui se dessine. En jeu : la consolidation des acquis de la démocratie délibérative du Sénégal aux fins de pérenniser son modèle de représentation. C’est sûrement la voie de l’avenir.

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