LE NORD SE PERD

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

L’âge d’or du Fleuve Sénégal se conjugue-t-il au passé ? La mise en valeur de ce majestueux cours d’eau relève-t-elle d’une chimère ? Le projet était-il pharaonique ? Un éléphant blanc ? Avait-on trop embrassé pour mal étreindre à l’arrivée ? Enigmes.

Au début des années 70 jusqu’à la fin de la décennie 90, un immense espoir enthousiasmait les élites d’alors, les populations et les bailleurs de fonds (à la gâchette facile) qui voyaient tous, aux termes d’études rondement menées, que le Nord du pays allait devenir la Californie du Sénégal. La belle expression est de l’ancien Président Abdou Diouf.

Il n’avait pas tort en vérité puisqu’il se projetait dans l’avenir et il fallait construire un rêve. L’Après-barrages se profilait à l’horizon comme une « nouvelle frontière ». L’imaginaire collectif avait capté la formule pour la domestiquer. La comparaison était flatteuse : forêts, vallées fertiles, falaises, riches terres agricoles, soleil brûlant et même déserts !

A chaque époque ses passions. Celles des décennies antérieures se cristallisaient autour d’une gigantesque entreprise de transformation économique avec pour point de fixation l’aménagement des terres attenantes sur près de 240 mille hectares. Une mosaïque de rivières, de bras de fleuve et de lacs peuple cette région atypique, peu accidentée, plane et alluvionnaire avec autrefois une végétation luxuriante.

Les paysages contrastés des trois départements de Dagana, Podor et Matam offrent des espaces productifs à haute intensité de main-d’œuvre avec l’intrusion de modules techniques qui épousent les univers artisanaux trouvés sur place pour en dévoiler les métiers d’exception.

Cette politique affichée englobait une volonté d’émancipation fondée sur une identité réincarnée. La prétention de l’Etat, tissée d’accommodements, insufflait une culture démocratique avec des contenus contradictoires qui ouvraient progressivement une ère de modernité dans une aire géographique ancrée dans le conservatisme.

Toutefois, de féroces appétits fonciers ont ravivé des colères, faisant croire à une « colonisation des terres » ancestrales. Ce soupçon et les inquiétudes qu’il charrie coïncident avec une opinion tendant à se détourner de cette région étonnamment riche pour entretenir une prospérité durable à l’échelle du pays. L’inaction de l’Etat et le curieux silence des élites (politique, économique) ont eu pour effet de geler (pour combien de temps ?) tous les investissements dédiés au Fouta. D’où viendrait le déclic face à ce déficit d’incarnation ?

En tout état de cause, on assiste à une suspension des chantiers de la route dorsale qui allait serpenter le walo afin de décloisonner les populations de ces zones coupées du Sénégal une fois les crues et l’hivernage installés. Outre sa pertinence économique, cette route devait redonner de la fierté à ces compatriotes qui, dans les temps anciens, s’excluaient par abus de langage du Sénégal. Il n’était pas rare d’entendre à cette époque une phrase sibylline du genre : « Je vais au Sénégal. »

La route nationale du Diéry, censée relier Saint-Louis à Bakel peine à atteindre Matam, réduisant à néant la desserte sur cet axe routier jadis florissant au profit d’un autre qui traverse le Ferlo en provenance de Linguère, Louga, Dahra voire même Touba. Désormais le Nord s’appréhende mieux à partir de cette zone sylvo-pastorale, presque désertique plutôt que par le Delta qui fut perçu comme l’alpha et l’oméga de l’expansion économique du Sénégal. Sans doute conserve-t-il toujours ses atouts.

Mais comme le dit avec pertinence l’économiste Chérif Salif Sy, « une potentialité n’est pas encore une richesse. » "Tout passe par l’exploitation pour en faire des biens économiques accessibles, vendus et achetés », dit-il, non sans insister sur la plus-value devant revenir au pays producteur. Pour l’instant, les mesures prises ne sont pas à la hauteur des nécessités impératives.

Que valent dès lors les 240 mille hectares si rien n’est fait avec résolution pour les aménager définitivement ? Ces vastes étendues de terres fertiles ne peuvent rester en l’état alors que plane sur nos têtes la menace d’une probable crise alimentaire. La crise sanitaire est passée par là avec des plans de riposte et des scénarios d’adaptation en guise de prévention et de parades.

L’urgence prioritaire reste la sécurité alimentaire qui ne doit plus reposer sur l’importation de denrées. En plus de la précarité qu’elle secrète elle induit une perte d’autonomie avec sa cohorte de dépendance et de dégradation de la dignité humaine. En clair toute stratégie à concevoir devrait se centrer sur une nouvelle articulation de notre agriculture de manière à couvrir les besoins de consommation interne. Il s’agit de remettre en cause bien des réflexes ancrés.

Ainsi, il en découle un double effet : une redécouverte de nos céréales locales et un ré-enchantement national fondé sur une appropriation progressive de notre souveraineté alimentaire. Qui s’en plaindrait ? Personne. Sauf bien évidemment les esprits assaillis par le doute et rongés par l’amertume. Les objections factices qu’ils soulèvent ont fait revenir la poursuite des investissements dans l’actualité. Qu’est-ce qui justifie le gel de ces financements acquis ?

Il reste vrai que le MCA, Millenium Challenge Account a connu des avatars techniques et financiers. En revanche, ses missions prioritaires visaient la réduction de la pauvreté sous tendue par une croissance économique avec une forte implication des femmes dont la forte contribution à la formation de la croissance est reconnue. Leur accès à la terre et au financement est soutenu puissamment par les organismes donateurs. Création donc du Congrès américain, le Millenium Challenge subventionne les « bonnes pratiques de gestion » que les pays s’engagent à promouvoir pour en être bénéficiaires.

Le Sénégal est du lot pour son « exercice judicieux du pouvoir, son appui à la liberté économique. » Du fait de son éligibilité, il disposait ainsi d’importants fonds destinés à plusieurs projets d’envergure dont la décongestion des zones à haut potentiel par des infrastructures supprimant le cloisonnement et rompant les isolements qui figeaient les régions frontalières à l’image du Nord, de l’Est et du Sud, très peu dotées en équipements et où abondent les ressources naturelles soumises à des débouchés aléatoires. Un moment, certains financements destinés au Nord du pays ont été réorientés vers la région de Sédhiou.

Ce transfert, pour ne pas dire plus, n’a certes pas hypothéqué les travaux entamés, mais l’arrêt prolongé et l’immobilisation des engins ne favorisent pas une dissipation des inquiétudes. Au contraire, entend-on ici et là des récriminations sur l’abandon des travaux qui s’apparenterait à des « espoirs engloutis. » Le Président Macky Sall ne le sait que de trop. Les grandes colères sont muettes. Populaires et intrigantes. Qui plus est, difficiles à décoder. D’autant qu’elles surgissent souvent contre toute attente.

Face aux crises à répétition, les liens se recréent plus vite pour former des « peuples invincibles » tentés par une sacralisation du passé devant un présent muet.

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