LE VOL PUIS L’ENVOL

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Emmanuel Macron aime l’Afrique qui ne l’aime plus. Le « piège » se referme sur le président français qui n’a pas, à vrai dire, la bonne lecture d’un continent en pleine mutation. Sans hésiter, il avait décidé d’être présent vendredi aux funérailles d’Idriss Déby Itno, le défunt président tchadien tué dans des affrontements au nord de cet immense pays. Un maréchal qui meurt au front, il ne faut pas exclure à terme une débandade des troupes ! Dans le discours qu’il allait prononcer, Macron avait une phrase choc : « la France ne laissera personne menacer le Tchad ». Maigres applaudissements de l’assistance. Agacement ? Déception ? Irritation ? Nervosité ?

Difficile à cet instant de lire sur le visage du jeune président français, le sentiment qui l’anime. A tout le moins, il apprend à ses dépens que la politique africaine de la France reste vivace comme un mauvais souvenir dans la mémoire collective des populations de moins en moins attachées à l’universalisme relatif des valeurs qu’elle pouvait incarner. La sentence, qui sonne comme un avertissement, n’émeut pas outre mesure l’opinion africaine qui craint à juste titre, un « nouveau terrain de jeu » au Tchad après le démantèlement de la Libye au lendemain de la mort atroce de son Guide, Mouammar Khadafi.

Une guerre fratricide s’en est suivie menée par des tribus encouragées et armées par une kyrielle de pays aux intérêts divergents qui se livrent, par procuration, une lutte à mort. Ce scénario n‘est pas à exclure au Tchad, pays instable depuis les années soixante avec des crispations identitaires qui servent de périmètres idéologiques entre tribus rivales mues par la conquête du pouvoir à n’importe quel prix.

Déby se vantait d’être un chef de guerre, puis chef d’un Etat devenu pétrolier. Avec la sollicitation dont son armée faisait l’objet, il découvrait les vertus d’un probable leadership dans le Sahel avec le soutien inespéré d’une France elle-même épuisée par une présence (militaire) coûteuse sur un continent qui se défigure.

Or, l’Afrique se rajeunit. Mais des autocrates vieillissants la gouvernent. Toujours. Tandis que les attaques contre la démocratie s’intensifient. Alors que les liens privilégiés avec l’Afrique s’estompent petit à petit.

Sous l’ère Macron, Paris s’accommode de cet état de fait. Ce que ne comprennent pas les jeunesses africaines pourtant ragaillardies par l’arrivée au pouvoir en France d’un jeune président sur qui elles reportaient leurs espoirs d’une relecture des rapports jusque-là imprégnés de l’esprit du pré-carré. Brillant sujet doté d’une impressionnante virtuosité intellectuelle, Emmanuel Macron affichait au début de son mandat de fortes convictions visant le dépassement du « monde ancien ». Il prônait une modernité, synonyme d’ouverture et d’élargissement.

Sa démarche suscitait l’enthousiasme d’autant que, s’agissant de l’Afrique, il préconisait un Conseil présidentiel dédié au continent et composé en majorité de fortes têtes issue de la diaspora ou de l’immigration, représentatives à ses yeux d’une évolution des mœurs politiques vers moins de condescendance et plus de dignité dans les relations à rebâtir.

Combattu avec férocité, le Conseil présidentiel pour l’Afrique est remisé comme une malle au grenier, ce qui laisse place à une volonté d’extension de la diplomatie française au-delà de son giron habituel. La France explore l’Afrique australe, s’enfonce à l’est et prend pied au Mozambique (aux gigantesques ressources d’hydrocarbures) mais se heurte, contre toute attente, aux velléités expansionnistes de l’Etat islamique qui se projette en Afrique à travers un redéploiement planétaire.

Le sort cruel des populations animistes du Mozambique n’émeut guère la communauté internationale qui ferme les yeux sur une tragédie à huis clos. La Somalie est passée par là. La RDC découvre les conflits armés localisés. A l’est de ce pays géant, l’absence de l’Etat central livre des régions entières aux bandes armées au nez et à la barbe des forces de l’ONU mandatées pourtant pour désarmer et protéger les populations civiles mais qui se contentent de frapper les traces du serpent plutôt que de capturer le venimeux reptile.

Des jeunes, compris entre 14 et 19 ans, -rarement 20 ans- manient avec dextérité les kalachnikov, mieux que le stylo ou la craie. Ils constituent le terreau fertile d’un djihadisme en quête de terres promises après sa déroute sur les siennes propres au Proche et au Moyen-Orient, en Syrie notamment.

Plus personne n’a foi dans l’Afrique. Même ses ressortissants, donc ses fils et filles, en un mot ses enfants, l’abandonnent après l’avoir dépecée et ruinée. Après le viol, s’organise le vol qui prédispose certaines puissances à l’envol. Ce n’est pas un jeu de mots, mais l’enjeu géostratégique mondial avec pour épicentre une Afrique perçue à la fois comme vache à lait et ventre mou d’une intensification des guerres commerciales qui s’annoncent. Ne faisons pas la fine bouche à ce sujet.

L’Occident se remet de ses illusions. Il avait rêvé d’exporter la démocratie en tant que valeur universelle. Il s’aperçoit de sa naïveté et, dans la rigueur des principes, s’apprête à changer de braquet en se montrant plus vif face au péril jaune représenté par la Chine dont la percée en Afrique étonne plus d’un.

Rappel historique : les pays dits développés ne doivent leur montée en puissance qu’à une succession ininterrompue de vols à travers les siècles. Les Anglais avaient volé du thé en Chine pour l’expérimenter avec succès en Inde. Leur projet : réduire la consommation de bière qui ruinait les populations en développant la filière thé dont le succès fut planétaire. A leur tour, ils seront victimes d’un vol de leur réussite industrielle quand les Etats-Unis s’emparèrent du cœur de leur succès : l’industrie textile. L’Amérique, elle, insouciante au demeurant, ne voyait pas la Chine venir avec un projet de ne plus dépendre de la technologie américaine.

Pour Pékin, cela représentait une menace stratégique. L’Empire du Milieu renversait la perspective en fixant le cap pour, qu’à l’horizon 2025, il s’affranchisse de toute dépendance technologique. Mieux, il considérait cet horizon, comme le point crucial de renversement de perspective avec l’essor de sa propre puissance technologique. Huawei et ZTE en sont aujourd’hui les illustrations parfaites. Cette prouesse chinoise, cache une farouche volonté de revanche sur l’Amérique qui, des décennies durant, s’évertuait à voler les talents chinois en attirant les meilleurs étudiants puis en les employant massivement dans les universités et les grandes entreprises US.

Toutefois, Trump, arrivé au pouvoir avec l’intention de redonner du lustre à la puissance yankee proclame « l’Amérique d’abord » qui se traduit par un rejet de ces immigrés chinois de choix. Pékin ne se fait pas prier pour leur offrir un pont d’or sur fond de messianisme patriotique qui a fonctionné à plein régime. En se débarrassant des talents chinois, les Etats-Unis non seulement se dépeuplent, mais pire, ils se désarment face à la Chine qui conquiert des positions avantageuses à l’échelle mondiale. Dans ce jeu à somme nulle, le perdant est connu d’avance.

Et l’Afrique ? Elle est le théâtre des influences. Elle lutte contre elle-même et se perd en conjectures, exclue des vraies batailles qui se déroulent sur son sol, riche. Paradoxes.

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