LÉCHER, LÂCHER ET LYNCHER

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EDITORIAL

Un couple de rang royal renonce à ses privilèges. Cela se passe en Angleterre. Le duc et la duchesse de Sussex décident, pour vivre heureux, de vivre cachés, loin des médias, de la médisance, des paillettes et des flonflons. A 35 ans, le prince Harry , le mal aimé de la couronne britannique, n’a toujours pas fait le deuil de sa mère, la princesse Diana, tuée dans un indicible accident de voiture à Paris en 1997. Inconsolable, il accentue son isolement au sein de Buckingham Palace, en épousant, contre toute attente, une ravissante métisse, disons une Noire, Meghan Markle, 38 ans, de surcroît une divorcée… ! Shocking.

Après l’avoir léché, les paparazzi l’ont lâché puis l’ont lynché. Avec subtilité, il invoque son ardent désir de mener une « vie paisible » pour justifier a postériori, non sans regret sa décision de quitter les dorures et le faste luxueux mais oisif des cours. Il ne trahit pas sa noblesse de sang pour prendre sa distance vis-à-vis d’une opulence surannée qui étouffait sa personnalité. D’ailleurs, sa démarche souveraine de rupture s’opère avec habileté et dignité. Le voilà qui s’éloigne donc. De ce fait, il cesse d’être un membre actif de la famille royale.

Ce discret retrait contraste avec la boulimie de pouvoir dont font montre certains assoiffés de pouvoir à travers le monde. Ils s’accrochent. Pour prix de leur attachement, ils n’hésitent pas à réprimer dans le sang, à bâillonner, et à réduire au silence des voix discordantes. Au nombre des dirigeants conviés ce début de semaine au banquet financier de Londres figurent des responsables africains très peu portés sur la grandeur ou l’élévation. Fin janvier, pour cause de Brexit, l’Angleterre va rompre avec l’Union européenne.

En reprenant sa liberté, Londres ouvre de nouveaux horizons commerciaux qui placent l’Afrique au cœur de sa stratégie de repositionnement. Après la Turquie, la Chine, le Brésil, Israël, la Russie et même la Corée, voici l’Angleterre qui organise, à son tour, un sommet avec l’Afrique. Le rituel est le même. Les Chefs d’Etat africains s’y rendent. A bord de rutilantes limousines, ils sont accueillis en grande pompe. Le tapis rouge leur est déroulé. Pour leurs beaux yeux, sûrement ! Mais plus pour les matières premières (sol et sous-sol) et les enjeux sécuritaires d’une Afrique décidément au centre d’un monde en pleine transformation.

Le niveau des échanges avec l’Afrique, encore faible, vu de Londres s’évalue à près de 40 milliards de livres sterling. Il est même prêté au gouvernement britannique, conservateur, l’intention de supprimer l’aide publique au développement en privilégiant désormais des rapports d’échanges basés sur le win-win. Champions toutes catégories du libre-échange, les Anglais sont logiques avec eux-mêmes : pour éviter le chaos mieux vaut se relancer sur leur vraie valeur : le commerce et l’intermédiation par lesquels ils ont prospéré des siècles durant.

Depuis, le monde a changé. Il est devenu plus rude parce que trop disputé, les disparités s’élargissent parce que les crispations identitaires se développent à un rythme soutenu, les peurs s’installent parce que les incertitudes persistent. Or, ce même monde a plus de moyens pour rassurer, plus de connaissances pour dissiper les malentendus, et ainsi rapprocher les peuples. Que constate-t-on ? A l’échelle de la planète, déjà malmenée au plan écologique, l’écart se creuse entre revenus. Les richesses se concentrent. La pauvreté s’étend. A une vitesse ahurissante. Selon l’ONG britannique OXFAM (qui fait autorité), le monde compte près de 2150 milliardaires alors que les pauvres sont estimés à près de 4,5 milliards de personnes. Isabelle Dos Santos, fille de l’ancien président angolais, détient, à elle seule, une fortune estimée à plus de trois milliards de dollars. Elle était considérée comme la femme la plus riche d’Afrique.

Rattrapée par l’histoire, elle se découvre au détour d’une enquête menée par le Consortium des Journalistes d’Investigation qui révèle les dessous d’un pillage organisé des ressources rares de l’Angola par une famille qui détenait le pouvoir d’Etat. Enivré par le pouvoir et ses ors, Dos Santos (père) a fermé les yeux sur les agissements de sa progéniture. Lui, homme de gauche rompu aux luttes pour des conquêtes sociales de haute portée, a changé d’avis en cours pour mener une vie ostentatoire au vu et au su de tout le monde. Le pétrole et les diamants, voilà la manne angolaise, en un mot, son patrimoine, confisqués par cette même Isabelle, insouciante, inconsciente et surtout arrogante. L’ivresse du pouvoir l’a perdue et un père emmuré, assiste impuissant à l’effondrement d’un empire !

Les analystes voient dans ce « deux poids deux mesures », une « bombe sociale à retardement ». Les investissements se contractent malgré les facteurs d’expansion qui se présentent. Ici et là, on parle du moral en berne des grands patrons du fait justement d’un environnement des affaires de moins en moins sûr.

Un rapport circonstancié sur l’état du monde circule dans les couloirs du Sommet de Davos, haut lieu de rencontres entre ceux qui pensent ou régentent le monde. Banquier de haut vol, financiers emblématiques, têtes couronnées et figures de proue de la gouvernance mondiale savent que 1 % de la population possède 60 % des ressources. Ils ne peuvent pas dire qu’ils ne savaient pas. Pas plus qu’ils n’ignorent le déséquilibre de la planète résultant de pratiques industrielles d’une autre époque. Les riches, comme les pauvres, subissent indistinctement l’impact du réchauffement climatique.

Et pourtant les « sans voix » se donnent de la voix pour être entendus à défaut d’être écoutés. Il est à craindre une exaspération sociale devant l’absence prolongée d’une gouvernance vertueuse dans les « affaires du monde ». L’urgence climatique s’apprécie différemment d’une région à une autre alors que les effets du changement franchissent sans visas les frontières.

A cet égard, l’Afrique va mal mais elle attire. Elle pourrait aller mieux si elle organisait avec cohérence ses forces d’attraction. S’ouvrir aux quatre vents et en ordre dispersé, pénalise un continent qui tente de se fortifier à travers sa propre zone de libre-échange, en cours de consolidation. L’Afrique peut se hâter. Mais lentement…

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