LES DÉTAILS DE LA LUTTE ACHARNÉE CONTRE L’AVANCÉE DU DÉSERT DANS LE FERLO

news-details
GRANDE MURAILLE VERTE

Des terres arides à perte de vue. En ce mois de juin, dans le Ferlo du Sénégal, des espèces pour la plupart des épineux dormants assoiffés attendent les premières gouttes de pluies pour se réveiller et reverdir. De Loughéré Thioly (dans le département de Ranérou, région de Matam) à Widou Thingoli, en passant par Tessekéré (dans l’arrondissement de Yang-Yang, département de Linguère) et Mbartoubab, à 35 km de Keur Momar Sarr, le Nord, est de plus en plus sec. C’est le désert !

Le tracé de l’avancée du désert

Pourquoi il urge d’agir ? Le Colonel Racine Diallo, le Directeur technique de la Grande muraille verte, qui parle de « crise écologique », répond à l’interrogation d’emedia.sn, qui a fait le tracé du programme, entre Matam et Louga, dans le cadre de la tournée de la délégation du Directeur général de l’Agence nationale de la Grande muraille verte (ANGMV), Amady Gnagna Cissé, et ses proches collaborateurs dans la zone, du 9 au 12 juin 2019. 1.080 km parcourus. « J’ai utilisé ce terme pour un tout petit peu montrer le niveau de la dégradation des ressources forestières dans la zone Nord, particulièrement dans (celle) sylvo-pastorale, comparée à la région Sud communément appelée dans notre jargon, zone forestière Sud. Donc, la couverture forestière est plus importante au Sud qu’au Nord. Au Sud, on doit davantage veiller à l’aménagement et la gestion durable de ces ressources. Il faut exploiter la ressource en tenant compte des capacités réelles qu’elles peuvent supporter, prendre tout juste (ce dont on a besoin pour) permettre à la ressource de se régénérer. Alors qu’au Nord où il y a une dégradation de formations forestières pour ne pas dire disparition. Là-bas, il faut restaurer le couvert végétal. Déjà, quand vous parcourez la zone, on voit de vastes étendues dénudées. Il n’y a pas de tapis herbacé et quand il y a un vent, tout le sol est emporté. Cette poussière dont on parle, c’est parce que le sol est dénudé, il n’y a plus de couvert végétal, et le moindre coup de vent emporte la fertilité du sol. Dans cette zone, quand on parle de dégradation, il y a certaines espèces qui ne peuvent plus supporter ce déficit pluviométrique. On a que des balanites (soumpeu) ou des bosséas. Il y a vraiment une perte de biodiversité parce qu’il y a de cela quarante (40) ou cinquante (50) ans, il y avait d’autres espèces. Aujourd’hui, le peuplement est parsemé. »

Les incursions destructrices des animaux

Une situation qui impacte fortement sur le vécu quotidien des populations. Car, la sécheresse oblige nombre d’habitants surtout les nomades peuls, dans cette zone sylvo-pastorale, progénitures et bagages chargés sur des charrettes, à se déplacer vers le Saloum pour la survie de leur bétail. Au même moment, les troupeaux dont les propriétaires sont encore sur place, saccagent les clôtures des sites de reboisement de l’ANGMV. Affamées, les bêtes sont à la recherche effrénée de fourrages plus gouteux pour leur palais. Des incursions destructrices.

La patrouille conduite par le chef de poste, Sergent Seyni Ndoye, de la base de Loughéré Thioly, dans le département de Ranérou, localisée au Nord de Younouféré, à 72 kilomètres de Linguère, avec la mission de l’ANGMV, tombe sur une attaque récente de troupeaux de vaches qui ont mis à terre les barbelés de la parcelle 2018 pour avoir accès à la nourriture tant convoitée en cette période de sécheresse.

Nouvellement affecté, en novembre dernier, le sergent n’a pu que constater les dégâts : Les plants notamment les « acacias Sénégal » dit gommiers choisis par leur gomme arabique, n’ont pas poussé. L’explication est toute trouvée par Mbacké Fall, le responsable des jardins polyvalents de la même zone : « Semés après la saison des pluies, les plants n’ont pas eu le temps de se gorger d’eau ». Ceci associé aux multiples invasions des bêtes ont donné peu de chance de survie aux plants.

Le sergent a donc reçu comme instruction de « relancer l’organisation » à travers la mise en place d’un comité de gestion pour une meilleure implication des populations, principales bénéficiaires du programme. Au-delà de cet aspect, le sergent doit rendre visite au maire de la localité pour une meilleure coordination dans le cadre de la prochaine campagne de reboisement. Pour ladite rencontre, il devra patienter jusqu’au retour du maire de la localité, Mamadou Aly Sow, annoncé à Dakar.
Pour l’heure, un accord a été conclu avec El Hadj Malick Fatim Ndiaye, le président de l’Association sportive et culturelle (ASC) de la Grande muraille verte, et ses camarades, pour « mener la sensibilisation » auprès des récalcitrants.

« En saison sèche, c’est seulement dans nos parcelles qu’on peut trouver de l’herbe »

L’action de l’homme produit des résultats probants dans la mesure où ledit comité de gestion a fait ses preuves dans la parcelle contigüe dénommée 2015, toujours à Loughéré Thioly. Tout fier, Goral Ardo BA, le gardien du site aidé dans sa tâche par ses jeunes frères, son fils et ses petits-enfants, tous habitants d’un village voisin, montre ses gommiers, jujubiers et balanites dits « soumpeu », qui ont bien grandi après cinq (5) hivernages. Un modèle de réussite avec un beau tapis herbacé de couleur blé mur. Là, à travers le comité de gestion, un compromis a été trouvé avec les populations locales qui ont été responsabilisées pour optimaliser la viabilité du site. Idée ingénieuse de l’ANGMV, le deal est de « les aider à se procurer de l’herbe pour leur bétail pour qu’ils préservent, à leur tour, les plants ». D’où la gestation des « fermes fourragères ».

En attendant, le gardien et ses proches sont tout sourire parce qu’ils gagnent de l’argent avec la paille qu’ils ont permis de pousser, moyennant 1000 F CFA pour chaque charrette bien remplie de foin. Ils se partagent l’argent par la suite.

Ainsi, sans les invasions des animaux, le paysage offre le spectacle de vastes étendues de tapis de bonne et belle paille, comme également à Widou Thingoli, plus au Nord. Bien surveillés, les barbelés y ont résisté grâce à la vigilance de Chérif Sow, en charge du site, et aux patrouilles du chef de base, le Sergent-chef Birame Ndiaye.

L’arrosage, palliatif de l’absence des pluies

Toutefois, « il pleut au maximum 288 à 300 mm alors qu’il faut au-delà de 400 mm », regrette ce dernier. Qui renchérit : « La principale contrainte, c’est l’eau. Nous sommes dans une zone aride où il pleut très peu. Pour ce qui concerne la production de plants, il n’y a pas de problèmes parce que l’agence recrute des manœuvres. Pour la plantation, c’est la même chose. » Et, l’astuce pour pallier le manque d’eau, en attendant l’arrivée très attendue des pluies, est de « planter les espèces locales adaptées au milieu parce que si les 288 mm ne sont pas réparties dans le temps, il y a des poches et les plantations vont crever. C’est les aléas, on fait avec », réagit le Colonel Diallo. Autre solution, Amady Gnagna Cissé préconise une « intervention » avec « des points d’arrosage » : « Cela ne veut pas dire qu’il faut arroser pour remplacer la pluie mais pour accompagner le système racinaire des plants en attendant l’hivernage ». Une méthode qui demande toutefois d’importants moyens. Mais, véritable satisfaction ! Une toute jeune plante verte a résisté aux effets de la sécheresse. La preuve en image. Autre lueur d’espoir, un « balanites », nom scientifique du « soumpeu » offre, déjà, de beaux fruits dans la réserve naturelle de Koyli Alfa, à vocation touristique, dans la vallée fossile, au moment où l’eau du barrage est complètement tarie en cette période.

Maintenant, il suffit de l’action bienfaitrice de la pluie pour que la mayonnaise prenne. Cerise sur le gâteau, les signes annonciateurs de l’arrivée de l’hivernage sont déjà perceptibles notamment avec le cycle végétatif du gommier avec ses feuilles vertes. Vivement ! Pour que les efforts consentis ne soient pas vains.

Lancé en 2008 sous l’égide de l’Union africaine, le projet de la Grande muraille verte a pour objectif de restaurer les écosystèmes sahéliens menacés par la désertification. Des bandes de reboisement de 15 km de large traversant le continent d’Ouest en Est, de la Gambie à Djibouti, traversant le Sénégal, la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Nigéria, le Niger, le Tchad, le Soudan, le Soudan du Sud, Ethiopie, Erythrée, sur un tracé long de 700 mille 100 Km. Mais au Sénégal, outre Louga et Matam, le tracé de 545 km de longueur et 15 Km de large traverse également la région de Tambacounda. Au total, seize (16) communes sont concernées.

Aujourd’hui, le défi de l’ANGMV est que « le ratio reboisement sur déboisement soit au moins égal à 1 ». Selon les estimations des Nations Unies, 40 mille hectares terres arables sont perdues par an. « Donc, il faut tout faire pour en reboiser autant. »

Vous pouvez réagir à cet article