LES DIRIGEANTS AFRICAINS ET L’ENGRENAGE DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE

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Le Coup d’oeil d’Adama- Par Adama Ndiaye

La 76ème Assemblée générale des Nations-Unies a été riche en enseignements et en discours plus ou moins inspirés.Sur une note légère et originale, on a entendu la Première ministre des Barbades, Mia Mottley, reprendre le refrain de Bob Marley et Peter Tosh “Get Up, Stand Up” pour inciter la communauté internationale à sortir, dit-elle, de “sa léthargie”.

Côté africain, le Président, Macky Sall, s’est illustré en étant le porte-voix des aspirations continentales. Reconnaissons qu’il a touché juste en exigeant une réforme de l’ONU qui accorderait plus de prérogatives aux pays du sud, en défendant les intérêts légitimes des Africains sur des questions liées à la transition énergétique et la gestion des ressources naturelles, sans oublier son réquisitoire unanimement salué contre les violences et discriminations faites aux femmes à l’échelle planétaire.

Sur une note beaucoup moins réjouissante et à mon sens beaucoup plus intéressante de l’état du continent, on retiendra le discours geignard, le lamento, pourrions-nous même dire, du Premier ministre malien Choguel Maïga. Le chef du gouvernement de transition malien nous a rappelé tragiquement que le continent n’en avait pas fini avec la servitude volontaire. Maïga nous a donné, sans sourciller, les raisons qui ont poussé son pays à se jeter aux bras de la Russie, après ce qu’il considère comme une défection de l’ancienne puissance coloniale, la France. “La nouvelle situation née de la fin de “Barkhane”, plaçant le Mali devant le fait accompli et l’exposant à une espèce d’abandon en plein vol, nous conduit à explorer les voies et moyens pour mieux assurer la sécurité de manière autonome avec d’autres partenaires”, a-t-il déclaré, sans même mesurer la portée de tels propos. Du reste, quelques heures avant ce discours, le chef de la Diplomatie russe confirmait que les autorités maliennes avaient, de leur propre initiative, sollicité l’appui de la société paramilitaire russe, Wagner, sans que le Kremlin ne soit au courant des tractations. Ce qui paraît d’ailleurs abracadabrant quand on sait la mainmise de l’hyper-président,Vladimir Poutine, sur toutes les affaires du pays ! Mais là n’est pas le plus important.

Le plus capital dans toute cette affaire est l’aveu de Maiga et sa tentative de justification. Que nous révèle-t-il ? Le Mali n’est pas un État indépendant. Un État qui ne peut plus garantir son intégrité territoriale, qui ne peut plus assurer un secteur aussi régalien que la Défense est un État failli. Rappelons quand même que la colonisation est finie depuis plus de 60 ans, que la Conférence de Berlin s’est tenue, il y a 143 ans. Néanmoins, ces dernières semaines, on se serait cru à un remake de cette sinistre rencontre où le partage des territoires africains entre nations européennes fut décidé. La France, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Jean Yves Le Drian et du Président, Macron, s’indignant, le plus sérieusement du monde, d’être dérangée dans “son” pré carré malien. De leurs côtés, les Russes jurant de leur innocence officiellement, tout en se réjouissant, en coulisses, de leur influence de plus en plus grandissante en Afrique francophone. Car outre le Mali, le groupe Wagner prête aussi une assistance militaire au gouvernement centrafricain en échange de l’exploitation de ressources minières dans le pays. Au Mali, précisément, Wagner se serait assuré de contreparties minières en échange de son appui logistique à l’armée.

Les Pères fondateurs trahis

Disons-le clairement, ces dirigeants trahissent le legs de certains Pères fondateurs des indépendances africaines, en premier lieu desquels, le Président ghanéen Kwamé Nkrumah. “Il y a un nouvel Africain dans le monde. Ce nouvel Africain est prêt à mener ses propres luttes et montrer qu’après tout, l’homme noir est capable de gérer ses propres affaires”, prédisait-il. Il doit se retourner dans sa tombe en entendant les dirigeants maliens et centrafricains revendiquer clairement sous-traiter la défense nationale à des mercenaires étrangers, tout en leur garantissant une mainmise sur une part importante de l’économie nationale. Mais Nkrumah, outre ses envolées idéalistes, savait également être lucide sur les maux du continent : “L’Afrique est un paradoxe qui illustre et met en évidence le néo-colonialisme. Sa terre est riche, mais ses ressources superficielles et souterraines continuent à enrichir, non pas les Africains en principal, mais les groupes et les individus qui œuvrent à l’appauvrissement de la population africaine”. On en est toujours là et la principale faute incombe à nos dirigeants. Les Africains sont, en effet, responsables de leurs propres turpitudes. Ils n’ont jamais su se défaire complètement de leurs tutelles là où les nations latino-américaines et asiatiques ont emprunté avec succès, au prix de sacrifices, la voie du non-alignement. Personne ne plaide pour un protectionnisme pur et dur, porteur de catastrophes économiques, mais pour une coopération intelligente et diversifiée. Plus que tout, nos dirigeants doivent également faire preuve d’un minimum de fierté et de volontarisme face aux épreuves auxquelles ils font face et ne pas céder aux solutions faciles, surtout que le retour de flammes n’est pas à exclure. Les nouveaux alliés, d’aujourd’hui, peuvent être les bourreaux de demain si leurs intérêts sont menacés.

Finissons sur une note tragi-comique qui aurait fait beaucoup de peine à Nkrumah, Ki Zerbo ou Cabral dont ces gens se disent les héritiers. Je veux parler des activistes anti-impérialistes, dont la plupart, et non des moindres, se sont réjouis des déboires français au Mali et de la montée en puissance des Russes. Une preuve s’il en était que ces militants décoloniaux 2.0 sont plus mus par une francophobie frénétique et pavlovienne, qu’a bien identifié d’ailleurs Souleymane Bachir Diagne dans un récent entretien accordé à Jeune Afrique, qu’à la réelle indépendance africaine. Ils veulent surtout troquer le maître français contre le maître russe ou turc. Eux aussi, au final, doivent décoloniser leurs esprits.

Une énième preuve que le thème de la souveraineté nationale ou africaine mérite des défenseurs d’un tout autre acabit que ces militants bruyants et dénués de réelle colonne vertébrale idéologique.

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