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SAMBA DIOULDÉ THIAM RACONTE LES 8E ,11E ET 12E LÉGISLATURES

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À l’occasion de ces élections législatives, Bés bi ouvre ses colonnes à d’anciens parlementaires pour partager leur vécu, les hauts et les bas durant leur (s) mandat (s)… Samba Diouldé Thiam, ancien député, ancien ministre s’y prête. Que de croustillantes petites histoires ! Que de grands moments de la vie politique ! À savourer.

« J’ai eu le privilège infime de servir le peuple sénégalais à trois reprises à l’assemblée nationale, au cours des 8e,11e et 12e législatures, en 1993-1998 ; 2007-2012 et 2012-2017. Comme élu du Pit, lors de la première législature, la première règle qui s’est imposée à moi fut le paiement au parti, selon un taux fixé par la direction, d’une cotisation mensuelle sur la somme que me versait l’assemblée. Ensuite, je mettais systématiquement à la disposition de nos camarades syndicalistes les documents publics reçus de l’assemblée nationale. Il y avait à cela un soubassement essentiel : la conviction profonde que la responsabilité première d’un dirigeant politique est de participer à l’autonomisation intellectuelle et organisationnelle des cadres et militants de son parti pour une éclosion des compétences et des talents. Je ne considérais donc pas mon arrivée à l’assemblée nationale comme une opportunité d’enrichissement ou de distanciation à l’égard des devoirs du militant. Mon premier geste, dès l’installation de la législature, fut de rendre visite à tout le personnel administratif de l’institution, en leurs bureaux. Ce contact est d’une très grande importance par rapport à la mission parlementaire. »

« Les élus devraient élire domicile à la bibliothèque de l’assemblée »
« La Bibliothèque est la mémoire du parlement et un lieu de documentation d’une grande qualité, dans différents domaines et, à mon humble avis, les élus devraient y « élire » domicile le temps de chaque législature. Dans cette première présence à l’assemblée, j’ai eu à approfondir ma connaissance de mon pays en écoutant les interventions très fortes de mes collègues, en lisant les documents venus des ministères. À cette occasion, j’ai corrigé la perception globalement négative, avec très peu de nuances, que j’avais de la haute fonction publique de l’État. L’administration publique m’est apparue comme nécessaire à l’action publique et à la cohésion de la nation. Je distinguais mieux la commande « politique », qui tient aux orientations des politiques publiques et à la nomination des « chefs et directeurs de services » et les services eux-mêmes et leurs enlacements. Et depuis, ma conviction est faite que la qualité d’une administration est nécessaire à la réussite d’une direction politique élue porteuse de vision et d’ambition. »

« Moi, député de Bakel… »
« Toujours dans ma première législature, j’ai eu à effectuer beaucoup de déplacements dans le pays. L’une de ces missions nous avait conduits dans la Région de Saint-Louis, qui s’étendait jusqu’à Dembankané à la lisière du département de Bakel. À Ndioum, beaucoup de nos collègues avouèrent n’être jamais allé au-delà de Saint-Louis. En découvrant le fleuve à Ndioum, ils demandèrent si l’on était à la frontière avec la Mauritanie ! Un des collègues, agriculteur dans sa région d’origine, exprima le regret de n’être plus assez jeune, sinon disait-il, « Je m’établirais sur ces terres fertiles à perte de vue ». Parmi mes interventions à l’assemblée, revenait régulièrement le sort des régions périphériques et la ville de Bakel et le département éponyme revenaient régulièrement dans mes illustrations : le difficile accès par des routes cahoteuses, transformées en bourbier dès la première goutte d’eau, la sous-représentation administrative, l’état sanitaire calamiteux, les écoles en ruine, différentes injustices et maltraitances des populations par certains représentants de l’État, l’état d’esprit de certains fonctionnaires dédaigneux à l’égard des populations autochtones. J’ai plusieurs fois indiqué que l’axe Matam-Linguère-Touba, que j’ai connu comme élève du lycée Faidherbe de Saint-Louis et que j’avais emprunté plutôt en 1953, à l’occasion du déplacement de Matam à Dakar de mon grand-père, en partance pour la Mecque, est resté figé dans le même état de délabrement, 35 ans après ! Je recevais des échos très favorables de mes interventions, jusqu’à ce qu’un jour, quelqu’un m’envoie un courrier où il disait que j’étais le député de Bakel. C’était du bonheur ! »

« Mes échanges avec Mamadou Lamine Loum »
« Je dois à la vérité de témoigner que les ministres Sakho et Loum, en charge des finances et du budget, étaient flamboyants. Le ministre Loum était une sorte de permanent de l’assemblée nationale quand démarrait le marathon budgétaire. Il était très pointu dans ses interventions et d’une vigilance de sioux. Rien ne lui échappait. En une occasion, il me demanda : ‘’Comment faites-vous, monsieur Thiam, pour ne rien laisser passer.’’ Je lui répondis : ‘’Je suis comme vous, je lis tout !’’. Tout cela est dit sans acrimonie ni inconvenance. »

« Abdourahime Agne, l’élégance raffinée, l’orateur hors pair »
« Le Président du groupe parlementaire du Parti socialiste, Abdourahime Agne était d’une élégance raffinée, avec un bagout et une gestuelle qui en faisait un orateur hors pair et un adversaire à prendre au sérieux avant de se frotter à lui. Une des initiatives que j’avais prise continue de prospérer jusqu’à présent : le réseau pour l’environnement, ancêtre des réseaux actuels, un des lieux où les parlementaires de toutes affiliations peuvent se retrouver sans enjeux partisans ! »

« Ma lettre à Wade contre la défénestration de Macky Sall »
« Dans la deuxième législature, deux évènements majeurs : la défenestration de Macky Sall de la présidence de l’assemblée et la fameuse plénière le jour du fameux 23 juin 2011. S’agissant de l’opération visant l’expulsion de Macky Sall, le président de notre groupe parlementaire m’a reçu dans son bureau, m’a tendu une feuille réquisitoire à signer, et contre toute déontologie, en présence d’un autre collègue. J’ai refusé de m’associer à l’opération. Je lui ai annoncé que j’écrirai au Président Wade pour le tenir informer de ma position, par loyauté, ce que je fis. Et lors de la plénière qui a examiné la modification de la loi portant modification du Règlement intérieur pour ramener le mandat du président de l’assemblée de cinq à un an renouvelable, je suis allé à la tribune pour dire mon vote négatif et préciser devant toute l’assemblée et la presse que j’ai adressé un courrier au Président Wade à ce sujet. La veille ou l’avant-veille, le président du groupe était passé rapidement chez moi pour s’enquérir de ma position en dernier ressort. Je lui ai confirmé que j’ai envoyé un courrier au Président Wade et que je voterai contre. Le 23 juin 2011, comme à l’accoutumée, je suis arrivé parmi les premiers à l’assemblée. J’ai garé ma voiture personnelle dans l’espace qui sépare l’assemblée de l’Idep. Elle y sera caillassée. »

« Beaucoup a été dit sur le 23 juin 2011… »
« Comme dans tous les évènements d’importance, il y a toujours des « géniteurs » autoproclamés ! Bien leur fasse. Moi, j’ai fait mon devoir en restant à mon poste, dans l’hémicycle, attendant ma prise de parole et le vote de la loi liberticide attentatoire au caractère républicain de notre État. Sachant le rapport des forces politiques dans l’hémicycle et la quasi-certitude d’un vote favorable, sauf cas de force majeure, j’ai exprimé et argumenté mon opposition dans une publication parue dans la presse la veille et le 23 juin 2011. Approché par un journaliste lors d’une suspension de séance, j’ai exprimé ma position et invité les Sénégalais à résister. L’acteur du 23 juin 2011, c’est le peuple sénégalais mobilisé et héroïque. La victoire fut la sienne, tous les acteurs du refus, de tous les bords, étant à confondre dans les mêmes éloges, chacun ayant agi selon sa conscience des enjeux sur le devenir du Sénégal. Le donneur d’ordre n’était que le Président Wade, au profit de son fils biologique, Karim Wade, à qui il voulait léguer la République monarchisée. »

« Le parcours exceptionnel de Ibrahima Lô, député devenu chauffeur à l’Assemblée »
« Dans ma dernière législature, 2012-2017, j’ai été membre du Bureau de l’assemblée pendant quatre années et Président de la Commission des Lois pendant une année. Dans cette législature-là, un homme au parcours exceptionnel est à mentionner : Ibrahima Lô, récemment ravi à notre affection. Il était chauffeur à l’assemblée. Il a rencontré et conduit d’éminentes figures et ainsi, il avait parcouru tout le Sénégal. Il est entré dans l’hémicycle comme député, avec un énorme capital mémoriel et relationnel. Toujours souriant et percutant. Il avait un projet d’écriture pour témoigner et retracer son cheminement riche et exceptionnel par le symbolisme qu’il incarnait. »

« Les lois créant l’Uvs et l’introduction de la traduction simultanée de sept langues »
« Dans cette législature, deux événements majeurs de grande portée : le vote de la loi révolutionnaire créant l’Université virtuelle du Sénégal (Uvs) et la décision non moins révolutionnaire d’introduction de la traduction simultanée de sept langues, dont six natives. Tout le monde réalise que l’Uvs est un projet de génie d’une audace, d’une pertinence et d’une opportunité extraordinaires dans le domaine de l’enseignement supérieur et dans un pays en voie de développement. D’emblée, j’ai saisi et défendu avec ardeur le texte de loi et j’ai continué régulièrement à défendre et à suivre la mise en œuvre de l’entreprise. C’est un véritable succès de novation pour notre pays. L’idée a conquis le continent et les partenaires techniques et financiers du Sénégal, pour rester modeste. Une invention made in Sénégal ! La traduction simultanée en sept langues à l’assemblée fut pour moi le couronnement d’une étape de mon combat permanent en faveur de nos langues nationales et de la diversité polyphonique de notre peuple. »

« Mon vœu le plus cher pour ces élections législatives… »
« Il reste à introduire le pluralisme linguistique dans notre administration et en premier dans notre système éducatif. Toutes les expériences menées à l’école ont confirmé qu’avec la langue maternelle les élèves des classes pilotes ont eu de meilleurs résultats que leurs camarades du système français. La décision de passer à l’échelle est éminemment politique et appartient à Monsieur le président de la République. Le vœu que j’exprime à l’occasion de ces élections législatives est que toutes les forces politiques du pays manifestent publiquement un consensus fort pour l’entrée du pluralisme linguistique dans le système scolaire. C’est l’un des chantiers que je continue d’entretenir, avec persévérance et conviction qu’un jour, peut-être pas lointain, viendra où la plus haute autorité politique du pays fera de ce chantier une de ses priorités. Il commence à se faire tard, soixante ans après l’indépendance ! »

Propos recueillis par Hamath KANE

18 juillet 2022


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