LETTRE OUVERTE : Dr ABDOURAHMANE DIOUF DÉNONCE LE MUTISME DE MACKY SALL

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SITUATION POLITIQUE

Dans une lettre ouverte qui nous est parvenue, Docteur Abdourahmane Diouf, ancien numéro 2 du parti Rewmi et ancien porte-parole d’Idrissa Seck alors candidat à la présidentielle de février 2019, interpelle le chef de l’Etat Macky Sall, sur la situation politique nationale. Dr Diouf pointe du doigt le mutisme du président Sall et déplore sa distance face aux préoccupations de la population. "Le Sénégal au coeur, et le coeur à l’ouvrage ?" s’interroge-t-il, en référence à l’ouvrage du président Sall, "le Sénégal au coeur", publié à la veille de la présidentielle de 2019. Emedia.sn vous propos, in extenso, la lettre ouverte de l’ex Directeur exécutif du Club des investisseurs du Sénégal.

M. le Président,

Comme à l’accoutumée, vous ne nous parlez pas ! Quand bien même nous gémissons de la douleur profonde de voir défiler l’une des pires troubles de notre jeune pays, nous ne vous entendons pas. Notre pays bascule et nous sommes à la recherche de notre pater familias. Vous ne nous fixez pas de ligne de conduite. Vous ne nous indiquez pas de direction. Vous ne nous donnez pas de consignes. Vous ne nous donnez pas des explications. Vous nous sevrez d’instructions pendant que votre famille se déchire. À plusieurs reprises qu’il nous est donné de faire face à des malheurs de dimension nationale, nous subissons la double peine de devoir souffrir dans nos chairs et de gérer la frustration de ne pas vous entendre murmurer à nos oreilles. Vous vous auto-confinez dans un silence profond, au-delà des exigences de votre mission qui est aussi de nous rassurer.

M. le Président,

Les conflictualités croisées que nous subissons ne sont ni un simple petit tourment à surmonter, ni des fulgurances colériques avec un effet de bulles de savon, encore moins de simples bravaches de salon. C’est la substantifique moelle de notre nation et de la démocratie corollaire que nous voulons bâtir qui sont en jeu. Ce scénario de l’horreur ne s’accommode pas d’un quant à soi présidentiel de très mauvais aloi. Cette distance du père serait-elle de l’indifférence ? Avez-vous encore le cœur à l’ouvrage ? Les pouvoirs qui vous sont conférés par notre Constitution font de vous le premier d’entre nous. A l’échelle de l’Etat, vous pouvez tout savoir. Vous pouvez tout. Mais en retour, vous nous devez tout. Le prestige, les privilèges et le pouvoir exorbitant attachés à vos fonctions sont assortis de sujétions compensatrices. Votre pouvoir émane des tréfonds de nos êtres. Il ne vous est pas intrinsèque. Vous devez nous aimer, nous dorloter et nous protéger. Vous ne pouvez pas nous ignorer ou nous mépriser. Vous devez gérer nos frustrations. C’est un devoir !

M. le Président,

Nos morts ne sont pas fictifs. Ils sont connus et identifiés. Certains ont déjà une sépulture. Ils auraient mérité un tweet, un mot, un égard, une compassion. Ils sont de votre famille et méritent le deuil de la nation que vous incarnez. Ils ont récemment été des centaines à se noyer au fond des océans. Un pudique silence d’Etat a semblé accompagner les larmes de leurs familles. Tous décédés qu’ils sont, quelles que soient la forme et les circonstances, auraient mérité un peu plus d’empathie de la nation qu’ils avaient choisi de servir, sous votre conduite. Sans jeu de substitution malsain, je présente mes condoléances à mes compatriotes et aux familles des disparus. À vous M. le Président, je vous présente mes condoléances les plus attristées en espérant ne pas avoir à les réitérer les prochains jours.

M. le Président,

Quand nos jeunes déversent leur trop plein de frustration dans la rue, ils ne vous défient pas, ils vous appellent au secours. Quand nos forces de sécurité tentent de maintenir un minimum d’ordre dans la rue, ils sont loyaux à la République que vous incarnez. Quand ces jeunes et ces forces de l’ordre s’embrassent sous des effluves d’émotion, ils vous font un clin d’œil. Ils demandent à avoir un intercesseur institutionnel, vous en l’occurrence, pour leur rendre la fierté de leur stabilité nationale perdue. Nos jeunes sont frustrés. Ils n’ont pas de réponse à leurs problèmes. Ils ne comprennent pas les inégalités sociales grandissantes. Ils vous ont fait confiance. Leur énergie débordante doit être canalisée, par vous ! Leurs frustrations doivent être encadrées, par vous ! Et même leurs irresponsabilités ponctuelles, nées des atermoiements d’un tourbillon infini d’incertitudes doivent être prises en charge, par vous ! Cette jeunesse qui se trémousse dans la rue depuis quelques jours n’est pas dans la défiance gratuite de votre autorité. Elle vous demande de changer de cap vers une gouvernance plus inclusive, moins partisane. Elle vous exhorte à transcender nos différences et à rassembler votre famille. Elle vous rappelle que les 2.555.426 sénégalais qui vous ont élu ne doivent avoir aucune prise exclusiviste sur l’institution que vous incarnez. Elle vous rappelle que la prise en compte des minorités est un impératif d’une gouvernance éthique et juste. Elle vous rappelle qu’il faut honorer les aspirations des vaincus, pans entiers de la famille qu’il ne faut surtout pas marginaliser. Elle vous rappelle que vous avez l’obligation d’organiser nos pluralités pour assouvir notre dessein commun.

M. le Président,

Quand des femmes, mères de famille, sœurs, cousines, tantes, sont embastillées pour délit de militantisme et négation d’un simple droit à l’expression, l’autorité qui les brime et qui puise sa force du même corpus constitutionnel qui nous oriente tous met en danger son impartialité et trace les sillons de l’arbitraire. C’est votre responsabilité ! La flamme de ces femmes n’est pas à éteindre. C’est le socle de notre fierté nationale. C’est la puissance de notre nation. Elles sont les dignes sœurs des femmes casamançaises qui, dans la même séquence temporelle, ont administré au monde entier une belle leçon de patriotisme et de responsabilité, en marchant pacifiquement et en chantant l’hymne de l’amour. Elles sont toutes de la lignée des femmes de Nder que nous célébrons aujourd’hui. Vous devez les honorez !

M. le Président,

Notre démocratie procède d’une quête perpétuelle. Elle est de jour en jour affinée et la presse de notre pays y joue un rôle majeur. Elle a besoin de respect et de considération. Vous devez la valoriser en en faisant votre interlocutrice privilégiée. Elle n’est pas moins glorieuse que la presse internationale qui semble avoir vos faveurs. Elle est digne, en progression continue, et a besoin d’être soutenue. Elle ne mérite pas vos foudres, comme elle ne mérite pas aussi celles des hordes déchainées de pilleurs qui les caillassent et les incendient. Maintenez la debout et vous aurez la reconnaissance du peuple. Rallumez les signaux ! Laissez émettre les fréquences ! Veillez à ce que nos connexions internet et nos réseaux sociaux ne souffrent d’aucune restriction. Laissez votre peuple s’exprimer, y compris pour vous manifester ses désaccords. Veillez à ne pas les jeter dans la rue. À défaut, vous aurez tout perdu d’avoir gagné.

M. le Président,

Notre pays vit des transitions économiques douloureuses au-delà de la normale. La Covid-19 nous impacte tous au-delà des prévisions. Et ce n’est pas encore fini. Les efforts faits par l’Etat sont très en deçà des attentes et votre gouvernement semble ne pas avoir compris les subtils décrochages socio-économiques qui nous vexent au quotidien. L’Etat ne semble pas avoir bien cerné les méandres de sa responsabilité, sans faute certes, mais responsabilité quand même dans la profonde précarité de ses citoyens. Nous subissons des dures conditions économiques par amour de la patrie, par solidarité à notre Etat dans des circonstances exceptionnelles et de force majeure sanitaire. Nous subissons des dures dégradations sociales par patriotisme en nous laissant administrer par des règles contradictoires qui se superposent à l’infini. Acceptez que nous puissions être inquiets et que nous vous demandions des comptes. Nos misères économiques, fines ou criardes, demandent à être contenues. À défaut, elles se muent en frustrations et se déversent dans la rue, sans pillages ni actes de banditisme qu’aucun patriote ne saurait cautionner.

M. le Président,

Depuis 2012 au moins, la gestion de la compétition électorale dans notre pays cristallise des frustrations aigues. Vous ne les percevez sûrement pas, tant vous avez le privilège de fixer les règles du jeu, à votre convenance, et d’être du camp des vainqueurs. Nous aurions aimé avoir une palette large de choix de profils à qui confier nos destins. Cela n’a pas été le cas. Nous avons été aiguillonnés à notre corps défendant. Nous aurions aimé que le corps électoral s’exprimât dans son entièreté. Il a été mutilé de sa partie jeune, électeurs potentiels sans possibilité d’exprimer leur choix. Cette frustration se déverse aujourd’hui dans la rue. Ce double rétrécissement du corps électoral et des profils de présidentiables sont les ferments d’une légitimité tronquée qui s’exprimera tant qu’ils ne seront pas corrigés. C’est la même situation dans la gouvernance de nos collectivités locales. Il arrive que les gouvernés s’accommodent des errements de leurs gouvernants, avec la jubilation intérieure de pouvoir opérer les changements voulus à date échue. La dépossession de cet agenda, en l’occurrence par les forces du pouvoir central, est une frustration qui se déverse aussi dans la rue.

M. le Président,

Comme nous l’enseigne la doxa démocratique, « Nemo Natus Ad Imperieum, Nul n’est né pour commander » ! Vous non plus ! Nos frustrations viennent aussi du manque de prévisibilité de la prochaine élection présidentielle. Ce pays et son peuple sont las de devoir mener les mêmes batailles, faire les mêmes sacrifices et verser régulièrement des larmes et du sang, à intervalles réguliers, juste pour se choisir leur serviteur suprême. Ce pays est malade de n’avoir pas de conscience historique qui lui serve à capitaliser ses expériences. Ce pays est malade de devoir toujours assumer des leçons non sues. Par-delà notre Constitution avec ses clauses d’éternité d’une fugacité inquiétante. Par-delà notre justice constitutionnelle seule habilitée à examiner et à déclarer la liste des candidats à l’élection présidentielle. Par-delà les éternels jeux électoraux, égotiques et partisans, vous devez vous déterminer quant à votre candidature, ou pas, à la prochaine élection présidentielle. Mieux, vous avez le devoir moral de vous déterminer dans le sens d’une non-candidature. Vous avez le devoir d’éviter à notre pays le scénario d’horreur des années 2011/2012. Vous devez démêler tous les écheveaux politiques et nous préparer à une passation fluide du pouvoir le 3 Avril 2024, dans 1122 jours précisément. Vous n’avez plus la possibilité de vous représenter. Vous êtes un Président sortant. Et les sortants ont vocation à sortir ! Vous rendrez alors un grand service à ce pays qui vous a tant donné et vous entrerez dans l’histoire avec le mérite d’avoir balisé un chemin à votre successeur. Et vous élargirez le champ des possibles à votre peuple ! Et nous vous en serons éternellement reconnaissants.

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