LUTTE CONTRE LA COVID-19 : L’ÉCLIPSE DES FEMMES LEADERS POLITIQUES

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GESTION DU CORONAVIRUS

Depuis le 2 mars 2020, la maladie du coronavirus dicte sa loi au Sénégal. La mobilisation contre cette pandémie meurtrière est quasi-générale. L’Etat déploie des moyens considérables pour faire face, aux plans sanitaire, économique et social. La classe politique, pouvoir comme opposition, participe à la lutte à sa manière. Mais pour beaucoup de Sénégalais, il n’y a pas suffisamment de femmes leaders politiques en première ligne. Quelques rares exceptions sont visibles sur le terrain.

La député Aida Mbodj, leader de l’Alliance nationale pour la démocratie "And/Saxal liggey" (opposition) a, au tout début de l’organisation de la lutte contre la pandémie, remis un chèque de 5 millions FCFA au ministère des Finances et du Budget en guise de contribution au fonds Force Covid-19, ouvert par l’Etat du Sénégal pour recueillir diverses contributions destinées à la riposte globale contre les effets de la Covid 19. « Un geste symbolique et de grande portée, vu que c’était le premier parti politique à agir de la sorte », salue Seydina Diallo, ingénieur en informatique.

Il ajoute : « En plus de faire le plaidoyer pour sensibiliser les populations dans le sens de respecter les gestes barrières, elle a montré la voie aux centaines de formations politiques dans le pays qui se limitent à critiquer tout va les actions posées par le gouvernement sans proposer d’alternatives ou contribuer par quelle manière que ce soit. » Mais, en dehors d’Aïda Mbodj, les femmes politiques de premier plan sont restées amorphes, aphones dans la lutte contre la pandémie. Les hommes leur font de l’ombre.

« Les hommes dirigent les ministères au cœur de la riposte », Aïda Sall, étudiante

Cette situation n’a pas échappé à Aida Sall, étudiante à la Faculté des Sciences juridiques et politiques, rencontrée à Liberté 6. Elle dit : « Franchement, on n’a pas senti l’engagement des femmes politiques dans la gestion liée à la Covid-19. Les hommes politiques qui sont plus au-devant de la scène. »

La juriste en herbe croit avoir trouvé une explication à cette absence de parité dans ce combat multiformes. Une sorte de circonstance atténuante pour les femmes politiques mises au ban. Elle décrypte : « On peut comprendre que les hommes soient plus en vue : ce sont eux qui dirigent les ministères au cœur de l’organe de riposte Force Covid-19. On a le ministère du Budget avec Abdoulaye Daouda Diallo, celui de la Santé avec Abdoulaye Diouf Sarr et le ministère des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur avec Amadou Ba et Moïse Sarr (Ndlr, secrétaire d’État aux Sénégalais de l’extérieur), le ministère de l’Intérieur, Aly Ngouille Ndiaye, celui des transports terrestres, Oumar Youm, entre autres. Ce qui n’est pas le cas pour les femmes. »

Au Sénégal, une sorte de tradition ancrée veut que les femmes leaders politiques soient toujours reléguées au second plan au profit des hommes qui s’approprient la parole dans l’espace public. Elles sont certes au cœur de la vie sociale mais peu en vue dans les instances stratégiques de décision. Et l’État n’est pas toujours le meilleur élève pour faire (r)établir les équilibres. La preuve, sur la trentaine de membres composant le comité de suivi de la mise en œuvre des opérations de Force Covid-19, on ne retrouve que cinq femmes : Lala Aicha Fall (HCCT), Aissata Tall Sall (Pouvoir), Gnagna Touré (Opposition), Mame Yacine Camara (Société civile) et Maïmouna Isabelle Dieng (CESE).

« Les femmes leaders politiques devraient être plus actives sur le terrain, insiste Seydina Diallo. Celles qui se chargent de recruter pour les écuries politiques lors des campagnes électorales ont déserté le terrain. Heureusement que les femmes de développement comme les "Bajenu Gox" et autres femmes de développement tentent bon an, mal an de sauver la face dans certaines contrées. »

Professeur de français, Djiby Faye pense que la lutte contre le coronavirus est une belle occasion de fondre les attributs politiques dans un effort national ou du moins communautaire organisé en mettant en exergue seulement les forces vives de la nation à la base et à tous les niveaux. « Pour le contexte qui prévaut, je pense qu’il est utile que les Sénégalais soient juste de simples citoyens qui acceptent de conjuguer leurs efforts en dehors de toute considération de genre ou de condition. À défaut, on risque de passer carrément à côté de l’essentiel », prédit le professeur de français.

« Nous devons être au front, servir d’exemple »

La ministre de la Microfinance et de l’Economie sociale et solidaire prend le contre-pied de ceux qui remettent en cause l’engagement des femmes leaders politiques dans la lutte contre la Covid-19. Zahra Iyane Thiam estime que les femmes se mobilisent et occupent le terrain de l’action. « Nous nous acheminons vers une initiative du ministère de la Femme qui veut des masques pour sauver des vies. C’est une vaste opération de collecte de masques à l’échelle nationale avec un objectif minimal de deux millions voire trois millions de masques en contribution à l’effort que tout le monde fournit, vante-t-elle. Ce qu’il faut accepter et reconnaitre c’est la particularité de la maladie qui ne veut pas de rassemblement, de contact. C’est pourquoi, des fois, on a l’impression qu’il n’y a pas d’actions à la base mais ce n’est pas conforme à la réalité du terrain. »

La ministre ajoute : « En tant que leader public, acteur politique, nous devons être au front, devant le combat pour servir d’exemple et ça, nous le ferons tant que la maladie est là et au-delà de cette maladie parce que tel est notre engagement. »

Pour Thierno Bocoum, ancien député et actuel président du mouvement « AGIR », l’engagement des femmes leaders politiques est un engagement constant. Il pense, sans vraiment être dans le populisme qu’on doit davantage leur accorder de la place dans la lutte.

« Les femmes leaders politiques dans notre pays sont très engagées. Peu de femmes qui sont au-devant de la scène font tout pour faire avancer des choses et travaillent d’une manière ardue dans leur domaine. N’oublions pas que nous sommes dans une société patriarcale. Ce qui est clair c’est que les hommes sont plus en avant. Mais dans tous les secteurs où les femmes sont présentes, elles travaillent pour éradiquer l’évolution de la maladie », affirme Thierno Bocoum.

Son idée est épousée par la parlementaire Adji Mbergane Kanouté déclare que les femmes leaders politiques sont à fond dans la lutte contre la pandémie de la Covid-19. En tant que femme leader politique et député, elle renseigne avoir eu à distribuer des masques dans les zones reculées. Ce, parce qu’elle sait que dans les zones urbaines les masques y sont plus accessibles. « Nous avons ciblé les zones les plus reculées du pays pour pouvoir appuyer les femmes en masques », dit-elle. Et elle ne s’en limite pas là.

Adji Mbergane Kanouté est la secrétaire exécutive de la plateforme « Femmes debout, riposte contre la Covid-19 ». Cette plateforme, mise sur les fonts baptismaux depuis l’apparition du premier cas de coronavirus au Sénégal, regroupe des femmes parlementaires, des femmes de la société civile, celles de la majorité présidentielle et de l’opposition. Cette plateforme, de l’avis de la parlementaire, cible chaque semaine un marché pour doter les femmes qui y travaillent des masques.

« Nous allons vers les femmes pour leur donner des masques mais également les conscientiser par rapport à la maladie. Nous avons été aux deux marchés de Liberté 6, au marché de Castor, à celui de Keur Massar entre autres. La plateforme a des points focaux dans toutes les régions du Sénégal qui font les mêmes activités que nous. Nous produisons des masques avec la main-d’œuvre locale féminine pour permettre aux femmes de pouvoir avoir quelques choses parce qu’avec la pandémie beaucoup d’activités ont ralenti. Rien qu’à Dakar on a distribué plus de 10 000 masques aux femmes », explique Adji Mbergane Kanouté. Et d’ajouter : « Nous sommes engagées dans cette lutte parce que, pour nous, chaque voix de femmes compte. Nous travaillons beaucoup dans la sensibilisation et cela a porté ses fruits. La preuve, au début de la maladie, les femmes étaient les plus infectées mais aujourd’hui, grâce la sensibilisation et la conscientisation, la tendance s’est renversée. Nous nous sommes regroupées dans cette plateforme citoyenne pour donner beaucoup plus d’envergure, d’implication et de participation aux femmes ».

En sus, la plateforme « Femmes debout, riposte contre la Covid-19 » pense aux enfants talibés qui sont considérés comme des personnes vulnérables. Elle produit des masques réutilisables. « Nous allons vers ces « daaras » nous nous mettons devant les enfants avec un langage très accessibles pour les sensibiliser, les informer de la situation et les conscientiser de la situation pour qu’ils puissent mesurer la complexité de la maladie. Nous leur donnons également des vivres », a-t-elle fait remarquer.

« Un déficit de leadership », Momar Diongue, analyste politique

Analyste politique, Momar Diongue ne croit pas que l’implication et la participation des femmes à cet élan national de lutte contre la Covid-19 soit à la hauteur de ce qu’on pouvait espérer de la capacité de mobilisation des femmes. Il croit tenir l’explication. D’abord, souligne-t-il, parce qu’au lieu d’être politique, l’action des femmes, du parti au pouvoir, était une action institutionnelle.

Momar Diongue rappelle qu’après l’apparition de la Covid-19 au Sénégal, « l’un des premiers gestes venant des femmes, a été posé par Awa Guèye de l’Alliance pour la République au nom des femmes parlementaires. Et c’est une enveloppe de deux millions de francs CFA qui avait été remise en guise de participation des femmes parlementaires. Cette approche-là, n’était pas la meilleure parce qu’il y a des gens qui ont commencé à railler la somme en estimant que c’était très modique. Ensuite, étant institutionnel, ça n’avait pas l’impact qu’aurait pu avoir une action politique d’envergure de la part d’un parti au pouvoir. »

Ensuite, Momar Diongue souligne que « les femmes leaders politiques ne jouent plus les premiers rôles ». « Elles ont un déficit de leadership et, c’est pour cette raison qu’on ne les sent pas dans cette lutte », regrette-t-il.

L’analyste politique constate que cette sorte de léthargie se fait sentir au niveau du pouvoir local. « On a l’impression qu’il y a davantage de maires hommes que femmes. Elles sont facilement éclipsées, tranche Momar Diongue. Parce que dans le cas d’espèce, si vous ne voulez pas intervenir au plan central, c’est au niveau décentralisé qu’il faut le faire. Or, de ce point de vue, les femmes sont traitées en parents pauvres parce qu’elles sont vraiment éclaboussées par les hommes dans le contrôle de ces institutions de proximité que sont la mairie, les conseils départementaux. »

De l’avis de Momar Diongue, les femmes leaders politiques auraient pu jouer un rôle essentiel de la sensibilisation à la Covid-19 : « On attendait qu’elles aient suffisamment de poids, de charisme pour pouvoir parler aux femmes sénégalaises et toucher les populations. Il a été prouvé qu’à chaque fois que la communauté a été impliquée au premier degré dans un combat pour combattre une pathologie, les femmes ont été toujours au-devant de la scène sur la base d’un travail de sensibilisation efficace. Qu’elles soient suffisamment emblématiques et qu’elles créent suffisamment de magnétisme au point de pouvoir exercer une séduction et un charme auprès d’elles pour les engager dans le combat. Mais malheureusement, c’est ce qu’on ne voit pas. »

« S’impliquer, accompagner l’action gouvernementale », Dr Selly Ba, sociologue

Si elle considère que tous les segments de la société, y compris celui des femmes, se sont mobilisés contre la pandémie, la sociologue Dr Selly Ba regrette la timide implication des femmes leaders. Une situation qui, selon elle, s’explique par le manque de représentativité des femmes dans les partis politiques. C’est ce qui fait qu’on les entend moins sur certaines critiques sur l’action gouvernementale.

La sociologue développe : « Même s’il y a très peu de sorties dans ce contexte de Covid-19, elles accompagnent les initiatives. Dans ce contexte de crise, on a besoin de joindre les énergies. On a besoin de propositions, de solutions pour accompagner l’action gouvernementale parce que le Sénégal, c’est le Sénégal de tout monde. Je pense qu’aujourd’hui chacun doit amener sa contribution et accompagner l’action gouvernementale. C’est tout le monde qui doit s’impliquer. »

A un peu plus de trois mois après l’apparition, dans le pays, du virus SARS COV 2 officiellement détecté pour la première fois le 2 mars 2020, le Sénégal a enregistré, à la date du samedi 6 juin 2020, un total de 4249 cas testés positifs (45% de femmes), dont 2512 guéris, 47 décédés 1689 patients sous traitement. Des chiffres communiqués après la présentation de la situation du jour par la Directrice de la Santé publique, Dr Marie Khémesse Ngom Ndiaye, une des femmes au premier plan de la stratégie de riposte sanitaire et au cœur du dispositif de lutte, que ses compatriotes ont appris à découvrir durant cette crise du nouveau coronavirus.

Sans nul doute, un bel exemple qui devrait rejaillir dans les autres secteurs, notamment politique, dans l’organisation de la gestion de la pandémie. Sur le plan communautaire, elles jouent déjà les premiers rôles. C’est d’ailleurs ce que nous dit ce dossier audio diffusé sur iRadio (90.3 FM), consacré au rôle des femmes dans le respect des mesures barrières. Et c’est donc certainement au niveau de l’élite qu’il faudra apporter une touche encore plus féminine.


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