MAMADOU DIA, SENGHOR, WADE… QUAND L’HISTOIRE DU SÉNÉGAL S’ÉCRIVAIT UN 17 DÉCEMBRE

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UN JOUR, UNE HISTOIRE

C’était à la veille de Noël. Pendant que les rues de Dakar se paraient de guirlandes et de lumières, un "coup d’Etat" se préparait. Un "coup d’Etat" en petit comité. C’était le 17 décembre 1962. Retour sur la crise politique de 62 qui opposait Senghor à Dia.

C’était un lundi. Il était midi quand des éléments de la Gendarmerie, avec à la tête un officier, sont entrés à l’Assemblée nationale pour demander aux députés de quitter la salle sur réquisition du chef du Gouvernement, Mamadou Dia. Lamine Guèye, alors président de l’Assemblée, réquisitionne à son tour l’officier de gendarme, pour informer le Président Léopold Sédar Senghor de la situation. Senghor et Guèye se mettent d’accord, dans l’impossibilité de siéger dans l’Hémicycle, de se réunir dans un autre endroit. Le rendez-vous est donné au domicile du Président de l’Assemblée. La motion de censure qui devait être votée à laquelle Mamadou Dia, s’opposait, ne devait pas excéder le terme de la journée du lundi. Entre temps, quatre députés sont arrêtés. Mais la loi passe, presqu’à l’unanimité, à 47 voix. Mamadou Dia est arrêté. Il est provisoirement interné dans une résidence gouvernementale. En attendant, la prison de Gorée, qui doit l’accueillir.

Pas d’attroupement. Pas d’effusion de sang. Mamadou Dia qui s’oppose ouvertement à Léopold Sédar Senghor n’a pas le soutien populaire. Les Dakarois qui se retrouvent dans les rues ignorent presque tout de ce qui se trame. Et sont plus attirés par l’ambiance festive de Noël.

Pourtant, entre Senghor et Dia, c’est 17 ans de compagnonnage. Les deux appartiennent au même parti et sont socialistes. Et partagent les mêmes idéaux. Au fond, selon certains observateurs, une rivalité politique est à l’origine de cette crise, qui marque un tournant important dans la vie politique du Sénégal. Mamadou Dia qui s’est ouvertement attaqué à Senghor est battu par son rival. La suite, on la connaît.

La crise politique de 62 ne met pas seulement fin à un duo. Cette étape marque aussi la fin du régime parlementaire bicéphale (de type quatrième République et instauré depuis la création de la fédération du Mali) et le début d’un régime présidentiel dans lequel l’Ups (le parti politique de Léopold Sédar Senghor) deviendra parti unique jusqu’en 1976.

Senghor menaçait de marcher sur Dakar

Pendant la période de la guerre froide, les ex-puissances colonisatrices voulaient empêcher une montée du communisme en Afrique par la mise en place de régimes francophiles (ou anglophiles) et dociles qui leur permettaient de préserver leurs intérêts économiques. Alors que le président du Conseil, Mamadou Dia, incarne le sommet de l’État dans un régime parlementaire bicéphale de type quatrième République (la politique économique et intérieure pour lui, la politique extérieure pour Senghor), ses relations avec le président de la République s’enveniment peu à peu.

Un différend les oppose concernant la politique économique à suivre et le sort à réserver aux députés « affairistes » ayant commis de nombreux abus. Ces députés s’étaient octroyés des augmentations de salaire, avaient pris des crédits dans des banques (qu’ils ne remboursaient pas) et des actions dans des sociétés anonymes, directement ou par l’intermédiaire de leurs femmes ou de leurs enfants. Tout ceci était contraire à la ligne politique du parti. Mamadou Dia leur demande à plusieurs reprises de rembourser leurs crédits et de rendre leurs actions, mais en vain.

De plus, dans un discours sur « les politiques de développement et les diverses voies africaines du socialisme », le 8 décembre 1962 à Dakar, Mamadou Dia prône le « rejet révolutionnaire des anciennes structures » et une « mutation totale qui substitue à la société coloniale et à l’économie de traite une société libre et une économie de développement ». Il milite pour une rupture plus nette avec la France et prépare une sortie planifiée de l’économie arachidière. Cette volonté, exprimée déjà en 1961 dans un ouvrage, heurte les intérêts économiques français et inquiète les puissants marabouts qui interviennent dans le marché de l’arachide.

Ce différend devait être réglé, d’un commun accord entre les deux hommes, devant le Conseil national du parti (Ups) le 20 décembre 1962. Mamadou Dia affirme à l’époque : « Si je suis désavoué devant le parti le 20 décembre, je renoncerai à toutes mes fonctions ».

Abdoulaye Wade à la barre

Le Président Senghor, sachant qu’il serait mis en minorité devant le parti le 20 décembre, va encourager ses amis députés à déposer et à voter une motion de censure à l’Assemblée nationale pour destituer le Président du conseil avant cette date.
Le 14 décembre 1962, Senghor réquisitionne l’armée en la personne du Capitaine Faustin Pereira, le chef des paras commandos de Rufisque en lui demandant de se tenir prêt à marcher sur Dakar (curieusement, bien avant les événements du 17 décembre). Seul Mamadou Dia, en tant que Chef du Gouvernement et ministre de la Défense, était habilité à réquisitionner l’armée (art. 24 de la Constitution).

Une autre procédure illégale fut la nomination du Colonel Jean Alfred Diallo par Senghor à la place du général Amadou Fall, en tant que chef d’État-major des Forces armées. Théoriquement, cela ne pouvait se faire qu’en Conseil des ministres sur proposition du Chef du Gouvernement (qui était également ministre de la Défense).
Jugeant cette motion de censure irrecevable, Mamadou DIA tente d’empêcher son examen par l’Assemblée nationale en faisant évacuer la chambre le 17 décembre et en empêchant son accès par la gendarmerie. Il fait arrêter quatre députés : Magatte Lô, Moustapha Cissé, Abdoulaye Fofana et Ousmane Ngom. La motion de censure sera tout de même votée.

Mamadou Dia est arrêté avec quatre autres ministres, Valdiodio Ndiaye, (ministre des Finances), Ibrahima Sarr (ministre du Développement), Joseph Mbaye (ministre des Transports et Télécommunications) et Alioune Tall (ministre délégué à la Présidence du Conseil chargé de l’Information).
Ils sont traduits devant la Haute cour de justice du Sénégal du 9 au 13 mai 1963.
Mamadou Dia est condamné à la prison à perpétuité. Valdiodio Ndiaye, Ibrahima Sare et Ibrahima Sarr, sont condamnés à 20 ans de prison. Alioune Tall quant à lui est condamné à cinq ans. Ils seront placés à l’isolemeny au centre spécial de détention de Kédougou.

Lors de leur incarcération, des personnalités comme Jean Paul Sartre, le pape Jean XXII ou encore François Mitterand plaident pour leur libération. Mais Senghor reste sourd jusqu’au 27 mars 1974, date à laquelle il les gracie. Il les amnistie en avril 1976, un mois avant le rétablissement du multipartisme. Parmi leurs avocats, un certain, Abdoulaye Wade.

12 ans de prison ! Et sans rancune pour Mamadou Dia. Il pardonne tout. Mais a du mal à digérer la « folie » de Senghor qui a plongé l’Afrique, dira-t-il dans un documentaire, dans une nouvelle dépendance à l’Occident. « Tout cela aurait pu être évité. « Si Senghor n’avait pas commis cet acte de folie et d’égoïsme. Quand je vois, ce que le Sénégal est devenu. Ce que cette crise aurait pu éviter à l’Afrique, je ne peux pas pardonner », dit-il.

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