MBAYE THIAM : « LA CÉLÉBRATION DE L’INDÉPENDANCE MANQUE UN PEU D’ORIGINALITÉ »

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59E ANNIVERSAIRE DU SÉNÉGAL

Le Sénégal va célébrer, le 4 avril, son accession à la souveraineté nationale. Une fête qui sera marquée par le défilé des civils, des paramilitaires et des militaires. Historien et ancien directeur de l’Ecole des bibliothécaires, archivistes et documentalistes (Ebad), Mbaye Thiam pense que la célébration manque d’originalité. Dans cet entretien accordé à emedia.sn, le professeur propose une innovation avec une touche culturelle.

Comment appréciez-vous la manière dont on célèbre symboliquement l’indépendance au Sénégal ?

Je pense que la célébration de l’Indépendance manque un peu d’originalité. On la célèbre comme le colonisateur nous l’a léguée. On la célèbre en copiant sur le modèle Français avec le défilé des corps constitués et un certain nombre de symboliques qui rappelle ce que l’on fait dans l’ancienne métropole et qui continue à se faire. Je pense, pour ma part, que la célébration de la fête de l’Indépendance d’un pays, est un grand moment au cours duquel on doit faire beaucoup d’introspection, s’interroger, décliner un certain nombre d’orientations et surtout fouetter l’esprit patriotique, l’esprit d’appartenance.

Or, je pense que la fête de l’Indépendance ne s’arrête pas -même si c’est un moment important- au discours du chef de l’Etat la veille et au défilé militaire. On aurait pu, même si le discours s’impose, même si un défilé s’impose, essayer d’innover en y mettant quelques aspects culturels de notre pays, quelques considérations et quelques autres formes de manifestations de notre appartenance à la patrie. Maintenant, c’est vrai que dans beaucoup de domaines comme dans celui-ci, on n’a pas beaucoup innové. On a gardé la symbolique et le système français. Je pense que tôt ou tard, on s’arrêtera pour évaluer et améliorer éventuellement.

Quels sont, selon vous, les aspects à corriger ?

Je pense qu’on met trop l’accent sur l’armée. Alors que la fête de l’indépendance est une fête, au premier chef, de la jeunesse et de l’armée. Mais aussi, c’est une fête qui appartient à tout le peuple. Je pense que, autour de l’Indépendance, à chaque fois, on devrait travailler à des questionnements, à interroger d’une célébration à une autre notre mode d’évolution, d’action. On aurait surtout intérêt à faire en sorte que la fête de l’Indépendance ne soit pas seulement la fête de notre souveraineté acquise face à la colonisation française mais, qu’est-ce que beaucoup de personnes, beaucoup de partis de notre pays, beaucoup d’hôtes politiques ont fait au 19e siècle face à la pénétration coloniale et au 20e siècle en vivant le système colonial. Ce, pour essayer de raviver la question de la résistance. J’ai été retenu dans une équipe internationale qui va travailler à partir de cette année sur des innovations dans le musée des Forces armées à Paris. Les français veulent créer une salle destinée à la pénétration coloniale, une salle destinée à la décolonisation. Cela veut dire qu’ils questionnent eux-mêmes leurs pratiques coloniales et la rupture coloniale. Est-ce que nous nous sommes interrogés là-dessus ? Je pense que ce sont des questions qu’il faudrait poser sur la table. Il faut débattre de l’Indépendance. On doit beaucoup plus interroger le sens et l’objet d’une souveraineté politique nationale et qu’est-ce qu’on en fait. Et, je pense que nous n’avons pas suffisamment interrogé ces questions. Nous sommes dans le moule pratiquement d’une séparation à l’amiable avec le colonisateur français qui nous a légué son modèle de célébration de l’Indépendance. Or, le modèle de célébration de l’indépendance française était une rupture avec elle-même. Tandis que nous, c’était un modèle de rupture avec un occupant étranger. Et je pense que sur cette question, il y a des réflexions à mener.

Que faudrait-il faire pour que les citoyens soient beaucoup plus patriotes et plus soucieux du bien public ?

D’abord, qu’ils s’approprient l’Indépendance en terme philosophique et psychologique. L’indépendance c’est la reconnaissance sur l’international de notre souveraineté, c’est un certain nombre de faits d’autorité, mais l’indépendance c’est aussi et surtout l’assumation de notre souveraineté. Qu’est-ce que nous Sénégalais considérons comme devant être notre positionnement en Afrique, dans le monde et qu’est-ce que nous impose la qualité de peuple indépendant en rapport avec nous-mêmes. Et je pense qu’une chose qu’on n’a pas suffisamment fait depuis l’indépendance de notre pays, c’est d’essayer de définir le sens moral, social, politique et économique de notre indépendance. Que devons-nous faire de cette souveraineté ? A défaut de ne pas se poser cette question de manière collective, de manière sociale, on en fait une célébration régulière qui fait qu’on n’a pas attaché beaucoup d’importance à ce symbole. J’ai fréquenté des pays d’Afrique où la semaine de la célébration de l’Indépendance se ressent à travers l’ambiance autour de soi.
Au Maroc, quand on se prépare à célébrer la fête de l’Indépendance, les citoyens marocains attachent le drapeau de leur pays à leur fenêtre. Au Sénégal, quand on fait le défilé du 4 avril, on a l’impression que les citoyens sont déconnectés. C’est l’affaire de l’armée, de la jeunesse et de quelques politiques.

Cela signifierait-il que l’histoire du Sénégal n’est pas bien enseignée aux citoyens sénégalais ?

Pas seulement l’histoire du Sénégal parce que l’indépendance est assez récente même si c’est encore de l’histoire mais, l’histoire de notre pays, en réalité, on ne l’a pas encore domestiquée. C’est-à-dire, on n’a pas accordé à l’histoire, on n’a pas accordé à notre évolution l’importance que cela devrait requérir dans nos recherches de problématiques contre le sous-développement. Il est bizarre que bientôt 60 ans après notre indépendance, des jeunes, des moins jeunes et même des gens instruits ignorent totalement notre passé colonial qui est le résultat de notre indépendance. Puisque notre indépendance, c’est la rupture avec l’occupant. Qu’est ce qui s’est passé avant l’occupant ? Quel a été le combat de l’Indépendance ? Quels sont les gens qui l’ont porté ? L’un des rares moments qu’évoque ces questions c’est quand on parle des porteurs de pancartes. Mais, on ne parle pas assez de toutes les luttes qui se sont menées dans ce pays, des formes organisationnelles ou non, surtout des luttes de résistance face à l’occupation coloniale et des luttes à l’intérieur du système colonial. Et si tout cela avait été agité, appris dans les écoles, vulgarisé dans les médias, le Sénégalais aurait autrement une conscience patriotique, une conscience citoyenne qui sont les bases de la responsabilité citoyenne. Quand chacun aura compris que nous avons un espace commun, que nous avons l’obligation de surveiller et de sauvegarder, chacun se sentira responsable avant les responsables publics. C’est parce qu’on n’a pas enseigné aux Sénégalais ce que c’est l’indépendance en terme de responsabilité, de conscience politique qu’aujourd’hui on fête l’indépendance pratiquement dans un modèle qui, pour ma part, est intéressant mais pourrait l’être beaucoup plus.

Pouvez-vous nous raconter le 4 avril 1960 ?

Le 4 avril 1960, je l’ai personnellement vécu. C’était la résultante d’un mouvement extrêmement accéléré de l’histoire politique du Sénégal. Parce qu’entre l’indépendance de la fédération du Mali associant le Soudan et le Sénégal, la rupture de la fédération, la déclaration d’indépendance du Sénégal et sa séparation d’avec le Mali et pour le choix du 4 avril, il s’est passé une avalanche successive de problématiques qui ont fait que même certains historiens se demandent pourquoi on a choisi le 4 avril et pourquoi pas le mois d’août. Toujours est-il que la légitimité du choix du 4 avril est une réalité politique et historique contingentes avec laquelle il faut s’accorder. Mais, je pense que le plus important c’était de savoir quand on a célébré la première fête de l’Indépendance du pays, quel était le sentiment des populations. Quand on voit les Algériens manifester et qu’on connait l’histoire de l’Algérie, on se rend compte combien les modalités et procédures d’accession à l’indépendance façonnent des consciences différentes. Les pays d’Afrique qui sont les plus attachés à leur souveraineté, qui sont les plus responsables en termes de conscience personnelle, individuelle et collective sont les pays qui ont arraché leur indépendance après les guerres de libération. Un pays qui ne connait pas son histoire est un pays à la remorque de l’histoire des autres.

Que faudrait-il faire pour inculquer toutes ces connaissances à la nouvelle génération ?

Il faut apprendre l’histoire de son pays, apprendre la société de son pays. On ne transforme pas une réalité qu’on ne maitrise pas. Notre problématique, c’est transformer la société sénégalaise pour en faire une société de développement, une société de démocratisation, du vivre en commun.
Pour cela, il faut qu’on explique aux gens de l’époque coloniale que l’on est devenu une société avant le système colonial. Ce n’est ni l’islam entre le sixième et le huitième siècle, ni la colonisation qui ont civilisé la société sénégalaise. Elle l’était avant cela. Quand on a parlé de République en faisant référence à la République française de 1789, que faire de la République du Fouta-Toro de 1776 qui a existé 13 ans avant la révolution française. Et qui fonctionnait avec une constitution écrite parce que c’était l’islam et une constitution écrite au plan politique pour régler les rapports des citoyens. Cela on l’ignore. L’histoire du Sénégal doit être enseignée au primaire, au secondaire et quand les gens arrivent à l’université, ceux qui veulent être des historiens iront dans les départements. Ce n’est pas les français qui nous ont appris ce que c’est un gouvernement. On le savait avant de rencontrer les français. On avait des gouvernements équilibrés. Or cela, parce qu’on l’ignore, on forme des gens désincarnés qui sortent des universités titulaires de ceci ou de cela et qui ne se connaissent pas. Quand on ne se connait pas, on s’accroche au train qui passe mais c’est le train d’autrui. Le véritable bon modèle, c’est le modèle qui permet à une société, quelqu’elle soit, de tirer parti de ses cotés positifs et de prendre à l’autre tout ce qu’il peut lui prendre sans se renier socialement ni culturellement. Il y a un millier de thèses et de mémoires soutenus en département d’histoire mais beaucoup ne sont pas au courant. Seuls les historiens consultent les Archives nationales

Quels sont les trois moments forts de l’histoire du Sénégal indépendant qui vous ont marqué ?

Evidemment la proclamation, parce que, accéder à l’indépendance était quelque chose. Nous habitions là où se trouve le lycée Kennedy. Nous avons couru pour aller sur l’actuel boulevard général De Gaulle pour pouvoir défiler. Pendant une semaine, c’était la fête. C’était quelque chose de marquant de savoir un bon jour que ce n’est plus le gouverneur du Sénégal ou le commissaire de gouvernement qui donne les ordres mais des africains comme nous, qui s’appellent Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia et Valdiodio Ndiaye. Ce qui est encore plus important, ce sont les premiers moments où on participe soi-même au défilé. Quand on était élève, je défilais. On ressentait quelque chose parce qu’il y avait de grandes manifestations au stade Demba Diop. En outre, l’une des choses les plus importantes également que je retiens de cette indépendance, c’est l’un des rares moments où on sait tous que le chef de l’Etat va nous parler la veille. Parce que, autrement, nous n’avons pas cette habitude de communication directe régulière organisée avec celui qui est chargé de l’autorité. Or, cela est important.

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