MBOW, LA SAGESSE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Le Sénégal s’apprête, en guise de reconnaissance, à célébrer un de ses dignes fils : Amadou Mahtar MBow. Il a cent ans. Son corps, frêle mais toujours avenant, a fléchi avec les outrages du temps. Sa lucidité et sa fraîcheur intellectuelle demeurent intactes, en témoigne le regard perçant qui ne le quitte jamais, trait de caractère d’une forte personnalité, combative et riche d’amitiés fidèles.

N’eut été le contexte de crise sanitaire, sans doute le rendez-vous aurait pris de l’ampleur tant l’homme, de dimension exceptionnelle, incarne la figure tutélaire, le visage de la sagesse et l’incarnation de la grandeur. Un homme immense qui force le respect et la considération. Pour avoir traversé un siècle turbulent, marqué par des combats héroïques et des luttes épiques, il s’offre en exemple aux jeunes d’Afrique en panne d’inspiration (et d’engagements) et en manque de repères aussi.

La cause de la liberté a déclenché en son temps un élan de solidarité entre des jeunes hommes et femmes qui revendiquaient la décolonisation des pays de l’hémisphère sud et la libération des peuples. Amadou Mahtar Mbow, appartient à cette génération pour qui la civilisation est une addition de diversités et non une succession de dominations unilatérales. Les jeunes de son époque se battaient pour plus grand qu’eux : l’indépendance qui résumait leur idéal de vie.

Cette période a été un marqueur d’unités, très éloignée des médiocres polémiques d’aujourd’hui. Outre l’engagement de fond, ils faisaient corps avec les peuples et s’employaient à en relever le niveau par l’alphabétisation, l’initiation à l’hygiène, aux soins, à l’éveil des consciences et au réveil des forces pour des causes qui n’ont jamais cessé d’être justes. Un lien indéfectible les rattachait à leurs pays respectifs, d’où leur permanente sensibilité à l’idée de progrès, de développement, de valeurs. L’évocation de leur gloire se justifie a postériori. Un siècle a passé donc.

Le professeur, ancien ministre de l’Education et ancien Directeur Général de l’Unesco a eu un parcours atypique jalonné de défis et de paris qu’il a abordés avec habileté, finesse, courage et une volonté incomparable elle-même adossée à une véritable témérité. MBow a sillonné les pistes sinueuses des savanes africaines portant la bonne parole par l’enseignement dispensé à des centaines de jeunes mauritaniens et sénégalais (entre autres) en qui il voyait des esprits conquérants du savoir et du pouvoir dédiés à la renaissance de l’Afrique.

Citoyen du monde avant la lettre, MBow, par ses connaissances géopolitiques étendues -il est historien- s’imposait déjà comme un acteur en puissance. Son nom résonnait dans toutes les chaumières d’alors. Il suscitait la curiosité d’abord par son courage, ensuite par la densité d’un discours, certes fleuri, mais dépourvu d’effet d’annonce, essentiellement pragmatique. L’arrivée en 1974 de cet homme à la tête de l’UNESCO le prédisposait à assumer la lourde charge d’une fonction qu’il entendait rénover en réajustant les missions fondamentales de cette vénérable institution qui ronronnait.

Le Français René Maheu, son prédécesseur, ne dormait pas pour autant. En lui succédant au prix d’une intense campagne de la diplomatie sénégalaise menée sous l’impulsion du Président Senghor, Amadou Mahtar Mbow gagne le premier pari d’une nécessaire relecture de l’état du monde afin de fixer de nouvelles priorités opérationnelles. Pour lui, le déséquilibre global provient d’une rupture d’équilibre en pointant du doigt l’inégal niveau de développement des médias dont il a très tôt détecté la puissance d’influence au profit des pays occidentaux.

A défaut d’inverser l’ordre des facteurs, MBow préconise un lifting des médias du sud, une formation qualifiante des journalistes et des techniciens, une dotation en moyens conséquents dans l’ultime but de rendre audible les « voix du sud ». Ces orientations, le Directeur Général de l’Unesco les puisera dans le rapport de l’Irlandais Sean Mc Bride, à qui il avait confié une étude à ce propos.
Celle-ci fera grand bruit (dans le second mandat) au point que les pays occidentaux détectent ce qu’ils appellent « une manœuvre de dépossession de leurs moyens d’action ». Alors Président des Etats-Unis, Ronald Reagan, lui manœuvre. Il a perçu le « danger » et voit en MBow « l’empêcheur de dominer en rond ». C’est l’homme à abattre.

L’opération, orchestrée de Washington, épouse une figure féminine en la personne de Mme Kirpatrick qui sillonne le monde pour pourfendre les thèses de MBow jugées « dangereuses ». Quand lui raisonne dialogue des peuples et paix à construire, les Occidentaux, eux, voient menace sur leurs intérêts et indexent une connivence avec « le rideau de fer » de l’Est. En clair, et c’est là une méprise insupportable pour le patron de l’Unesco, l’Amérique associe de mauvaise foi ce projet à un dessein de l’Union soviétique de diffuser ses valeurs à moindres frais. Nous sommes en pleine « guerre froide » ou « paix chaude ». MBow résiste. Il développement un solide argumentaire qui capte les élites du sud conquises. Lesquelles relayent le message et amplifient l’écho.

Le Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (Nomic) cristallise le débat qui enfle. Les Etats, les médias, les universités, les télécommunications (en essor), les banques, les assurances et les forces politiques et sociales légitiment le combat de MBow, s’en emparent et se l’approprient presque.

Dans ce duel à fleuret moucheté entre l’URSS et les Etats-Unis, un acteur travaille à l’ombre : la Chine qui suit avec intérêt la bataille et les enjeux qu’elle charrie. Implicitement, Pékin soutient le Sénégalais mais n’ose l’afficher pour d’évidentes raisons géostratégiques et tactiques. Par la clairvoyance de sa vision, chaque étape remportée, renforce MBow au détriment de l’Amérique irritée par l’audace et le culot de cet homme venu du tiers-monde. Méprise.

Pourtant, dans le même temps où les Républicains combattent férocement Mbow, celui-ci valide en 1976 un projet historique et fondateur aux USA qui consiste à déclarer le parc de Yellowstone, vaste de plus de 9 000 Km2 « zone protégée » et « réserve de biodiversité » pour l’autorégulation de la vie sauvage menacée par l’extinction de millions d’espèces. Le changement climatique avait déjà cours au sein de l’ Unesco, grâce à Amadou Mahtar MBow ! Lequel, selon des universitaires chevronnés, avait perçu le renversement de perspective de la guerre froide avec moins de déploiement de missiles nucléaires ou de bases militaires et un plus grand essor des réseaux mobiles.

Qui en est le leader incontesté aujourd’hui ? Evidemment, Huawei dont la suprématie inquiète les Etats-Unis et ne rassure pas les Européens, alliés naturels de Washington. Le monde occidental redoute des capacités accrues d’intelligence économique que détiendrait Pékin avec le contrôle de cette infrastructure inédite. Nantis d’arrière-pensées, ils veulent bloquer l’ascension chinoise. Ne paient-ils pas le revers de leur vision unilatérale du monde ? Cette affaire « technologique », loin de l’épilogue, dit tant de notre monde.

Devant ce monde fugace, Amadou Mahtar MBow sourit, quelque peu amusé. Il a cent ans. Et il nous regarde. Respect à cet immense homme, chevalier blanc qui a privilégié l’effort avant le confort, aujourd’hui réconforté par la justesse de ses engagements...

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