image

MIMI TOURÉ AU FRONT

image

Elle a monté les escaliers du Groupe Emedia ce dimanche calme, après la tempête du vendredi. Mimi Touré a abordé l’actualité, les actualités, puisqu’il y en a beaucoup. Les manifestations de Yewwi, réprimées et ayant fait 3 morts et plusieurs blessés, l’audience que le président Macky Sall a accordée à l’insulteur Kalifone, le 3e mandat… La tête de liste de Benno bokk yaakaar va au front, chaud tout de même. Bès bi livre une première partie de cet entretien grand format de Aminata Touré avec Antoine Diouf et Khalifa Diakhaté. A ne pas rater sur iTv, iradio, Emedia.sn et les plateformes digitales de Emedia.

Les manifestations de Yewwi Askan Wi, interdites, et réprimées ont abouti à la mort de trois personnes à Dakar, Bignona et Ziguinchor. Quel commentaire en faites-vous ?
Tout d’abord, je transmets mes condoléances aux familles de ces trois personnes. C’est malheureux pour la démocratie sénégalaise qui est une démocratie éprouvée. Nous organisons des élections depuis fort longtemps et il y a toujours eu quelques tumultes comme partout dans le monde, mais il s’ y est introduit une nouvelle culture de violence que je dénonce avec la dernière énergie.

Une violence provoquée par qui ?
Mais très clairement par de nouveaux arrivés sur la scène politique. On ne va pas personnaliser les choses, mais c’est clair que Yewwi Askan Wi a décidé de venir avec un nouveau style politique qui fait appel à la violence, à marcher avec 200 000 jeunes, etc. Il ne faut pas s’étonner, avec une telle rhétorique, qu’on aboutisse à de tels résultats. Cela est extrêmement dommage et je pense qu’on a le temps de remettre les choses à leur place. Il y a à peine une semaine avant, une manifestation avait été autorisée. C’est pour dire que c’est un droit constitutionnel mais dans un pays, personne ne peut comprendre qu’on veuille manifester tous les quatre à cinq jours.

"Yewwi Askan Wi a décidé de venir avec un nouveau style politique qui fait appel à la violence"

Vous avez mobilisé beaucoup de forces de l’ordre contre les manifestants. N’était-il pas plus facile de les encadrer pour leur permettre de manifester ?
Alors, vous pensez que dans un pays normal, où on doit se développer, aller à l’école, on peut organiser des manifestations tous les cinq jours. En fait, parmi ces opposants, il y en avait un qui voulait amener son fils à l’école, Ousmane Sonko, pour ne pas le nommer. Pourtant la veille, il appelait les jeunes à aller manifester. Visiblement son fils n’allait pas y aller et les fils des autres peuvent y aller. Aucun pays ne peut le faire, même les Usa où la France. Je pense qu’il faut être raisonnable. La démocratie, c’est l’exercice raisonnable de droits que nous partageons. Nous sommes à quelques encablures de la Tabaski, vous avez les éleveurs de moutons, c’est leur période pour avoir leurs revenus sur l’année. Vous avez les tailleurs, les coiffeurs, etc., qui ont besoin de mener des activités normales. On ne peut pas mobiliser les forces de l’ordre parce qu’une catégorie de politiciens le veut. Ce n’est pas d’ailleurs toute l’opposition qui manifeste. Vous avez une opposition qui décide d’aller à des élections.

Comme Aar Sénégal ?
Oui, Aar Sénégal et même le Pds…

Mais le Pds a quand même soutenu Yewwi Askan Wi ?
On n’a pas vu leurs responsables, s’engager outre mesure. Tout cela pour dire que cette nouvelle culture de « je passe par force, je fais ce que je veux, j’appelle les gens à marcher sur le Palais » n’est pas acceptable. Parce que la politique, au Sénégal, c’est le processus accumulatif de plusieurs années d’expériences, avec plusieurs générations qui ont toujours contribué, pas toujours dans des conditions faciles. Et on a pu quand même stabilisé un processus démocratique reconnu par tout le monde. Cela est universellement reconnue. On peut être en divergences. On peut ne pas être content, mais on a tous, majorité comme opposition, l’obligation de sauvegarder ce système-là, parce que c’est le seul système qui permette l’expression du suffrage dans le calme et la paix.

"La démocratie, c’est l’exercice raisonnable de droits que nous partageons"

Qu’est-ce qui vous dérange ? Est-ce que c’est le ton guerrier utilisé par une certaine opposition qui appelle à manifester et même à aller jusqu’au palais de la République ?
D’abord, je ne parle pas du ton ; car, même ça on peut le développer. Mais on pense que maintenant la formation politique des jeunes, c’est d’aller sur les réseaux sociaux et d’insulter les autres, ce n’est pas une bonne pratique. Dans beaucoup de pays, cela ne se serait pas passé comme ça, car appeler les jeunes à marcher vers le Palais… je peux vous dire que le Sénégal est un pays très tolérant. Vous êtes en train d’assister à ce qui se passe aux Usa, où la responsabilité du Président Trump est engagée, selon le rapport qui a été fait sur l’invasion du Sénat. C’est quand même une démocratie éprouvée, à fortiori chez nous, où nous sommes encore dans un processus de construction de notre économie. Tout cela pour dire qu’il faut que nous fassions preuve de responsabilité. Nous même nous avions appelé à manifester mercredi, pour montrer qu’on a une capacité de mobilisation.

Une manifestation interdite ?
Nous n’avons pas attendu qu’on nous notifie que la manifestation est interdite. On a préféré appliquer la loi, parce que, évidement, un mois avant l’ouverture de la campagne électorale, les activités propagandistes sont interdites. Donc, on a pu convaincre nos responsables parce que nous avons aussi beaucoup de jeunes, fougueux, engagés, mais notre responsabilité en tant que dirigeants de Parti et celle de notre Président de coalition, c’est quand même d’éviter ce qui s’est passé, trois pertes en vies humaines, c’est quand même un désastre.

"On a pu quand même stabilisé un processus démocratique reconnu par tout le monde"

On a vu que des leaders politiques, n’ont pas pu sortir de chez eux. On peut quand même interdire une manifestation, mais est-ce que, quelque part, leur droit n’a pas été bafoué, celui d’aller et venir ?
Vous parlez déjà du droit ; mais vous savez, dès que vous êtes déjà dans un régime de maintien de l’ordre public, vous avez des restrictions de liberté. On va mettre un barrage, votre voiture ne pourra pas passer dans la voie où vous passez tous les jours. C’est pourquoi il faut éviter d’en arriver là. Mais bon, après ils ont vaqué à leurs occupations normalement.
Mais ce qui était paradoxal dans cette affaire, c’est qu’on a entendu un leader dire que son enfant doit aller à l’école. Et les enfants des autres ? Toutes les écoles autour de la place de l’Obélisque ont été fermées pour des raisons de sécurité. Donc, il réclame le droit à l’éducation pour son enfant. Mais ceux des autres peuvent aller faire face aux policiers. Non ! Quand même, il faut qu’on ramène la raison dans l’espace politique pour que les gens comprennent qu’on peut être des adversaires politiques sans pour autant que ça se solde par des morts. Et ça, c’est ceux qui ont appelé à manifester malgré l’interdiction qui ont ces morts sur la conscience. Il faut que ça soit très clair ! Ce que je retiens aussi de satisfaisant, c’est que les Sénégalais n’ont pas répondu à cet appel.

Ousmane Sonko a voulu exercer sa liberté de culte en allant sacrifier à la grande prière du vendredi, mais il en a été empêché. Est-ce qu’il n’aurait pas pu bénéficier d’une dérogation puisqu’il s’agit d’une liberté garantie également ?
Vous pensez que les gens qui habitaient près de la mosquée de l’Obélisque sont allés prier ? Ces gens-là n’en ont pas le droit. On a fermé l’espace et les gens qui devaient accéder à la mosquée qui sont tous aussi religieux et musulmans. Et c’est cela le paradoxe. On ne peut pas voir la vie juste sur nos propres avantages. Votre liberté commence là où s’arrête la mienne. Mais si je me préoccupe que de ma propre liberté, que de mon enfant qui doit aller à l’école, moi je dois aller à la mosquée, vous avez empêché à des centaines de musulmans d’aller à la mosquée ce vendredi-là.

Ils y seraient allés si la manifestation de Yewwi était autorisée comme l’autre vendredi…
Donc, il faut manifester tous les vendredis. Il faut être raisonnable. Vous voyez, vous-même, si on suit la logique, on parle d’exercice de la raison. Nous allons vers des élections législatives, nous aurons 3 semaines de campagne. Tout le monde aura le temps de dire et de s’acquitter ce qu’il veut en termes de programme. Je l’espère dans des termes de politesse et de correction, si les gens ont des critiques, ils les feront.

"Ce qu’il faudrait, c’est ramener dans le champ politique la sérénité qui a fait la belle réputation de la démocratie sénégalaise"

Il y a eu des appels au calme et à la sérénité notamment de la part de Cheikh Mahi Niass, de la société civile. Aussi le khalife de Kaolack cible le président de la République et la tête de liste de Yewwi askan wi, quelle part de responsabilité vous assumeriez ?
Le khalife de Médina Baye laissez-le là où il est. Il a fait un appel général. Je ne vais pas commenter. Par contre, ce que je peux vous dire c’est que l’Etat a exercé comme tout Etat normal sa mission d’assurer le maintien de l’ordre public. Tout Etat qui se respecte a cette mission. Nous ne souhaitons jamais qu’un Etat ne soit pas capable de le faire. Cela fait partie des missions régaliennes que vous puissiez bénéficier de l’ordre public parce que c’est aux impôts qu’on organise tout cela. Cela est très clair. Mais ce qu’il faudrait, c’est ramener dans le champ politique la sérénité qui a fait la belle réputation de la démocratie sénégalaise. C’est ce que je veux dire et je pense que c’est ce que le khalife veut dire dans son propos.

La coalition Benno bokk yaakaar est-elle prête à écouter cet appel du guide religieux allant dans le sens de l’apaisement parce que vous êtes en face d’une opposition qui est déterminée ?
Ce que je peux vous dire est que le khalife de Médina Baye est connu comme un acteur de la paix. Il est allé jusqu’au Soudan pour réconcilier des fractions et je l’ai accueilli moi-même à son arrivée à Kaolack. C’est notre grand honneur à nous tous et il s’inscrit dans ce sens préventif pour qu’on n’atteigne jamais cette situation-là. Mais il ne faut jamais penser que tout est acquis. La démocratie s’entretient au quotidien par nos comportements respectifs et la majorité et l’opposition, y compris la société civile. C’est un patrimoine à nous tous. Mais ce qu’il faudrait aussi regretter. Je pense aussi que, dans l’exercice de l’apaisement, il faut parler aux gens qui demandent d’aller marcher.

Mais justement, l’opposition annonce une série de manifestations jusqu’à l’échéance. À vous entendre parler, va-t-on vers l’état d’urgence ?
Je ne vois pas ce qui va nous mener vers l’état d’urgence. Je pense qu’on va aller vers les élections, car tout ça se fait avec les Sénégalais et ils ont montré qu’ils ne vont pas s’embarquer dans des manifestations tous les vendredis. Il faut que l’on puisse aller vers les élections conformément au calendrier électoral. Ce n’est pas la première fois qu’on va vers les élections au Sénégal, même s’il y a quelques moments de tensions. Mais, pour revenir à la culture, c’est important, c’est un changement de paradigme que l’on veut amener et qui ne correspond même pas à notre culture d’une manière générale. Il faut qu’on veille à ce que nous continuions à former nos jeunes à cet esprit d’ouverture, à cette collaboration, à ce multi-ethnicisme. Ça, c’est un autre contexte où on utilise l’ethnicité comme argument politique et c’est très dangereux.

Quand vous le dites, vous pensez à qui ?
Je le dis d’une manière générale. Mais on entend Ousmane Sonko dire que le président n’aime pas les Casamançais. Ça n’a pas de sens. En Casamance, c’est un arc-en-ciel. Assane Seck était Casamançais mais d’origine Wolof, et là-bas, c’est tout un brassage ethnique. Donc, dire qu’on aime pas un tel ou un tel autre, ce n’est pas bien quand on construit une nation. Et ce que le Sénégal a toujours réussi, c’est ce brassage ethnique. Vous avez des Diouf Diola. Donc, c’est cette culture là qu’il faut éviter. Ce sont ces pratiques purement politiciennes qui ont embrasé d’autres pays. Alors que, jusqu’à présent, le Sénégal s’est illustré pour cette bonne entente.

"C’est un changement de paradigme que l’on veut amener et qui ne correspond même pas à notre culture d’une manière générale"

Vous parlez déjà de la Casamance. Récemment, le procureur de la République a fait une sortie confirmant l’arrestation d’un chef rebelle. Quel est votre commentaire sur cette affaire ?
Les paroles du procureur sont à prendre au sérieux. On va le laisser mener son enquête et nous édifier. Et si c’était le cas, ce serait grave. S’il a des soupçons ou des débuts de preuves, laissons-le faire son travail et porter à la connaissance de l’opinion ces faits.

Est-ce que sa sortie est arrivée au bon moment ?
S’il constate les faits et alerte l’opinion, c’est une bonne chose. Il est tout à fait dans sa mission.

Si on remonte un peu aux origines de cette tension de part et d’autre, on a reconnu des manquements qui ont conduit à l’invalidation de vos listes de part et autre. Etes-vous pour le report des élections ?
C’est un discours que l’on a toujours entendu chaque fois que l’on doit aller vers des élections. C’est souvent ceux qui étaient en mauvaise posture qui le tenaient. A mon avis, je ne vois pas de raison pour reporter les élections. Revenons sur les faits, nous-mêmes, on a invalidé notre liste de suppléants. Et il y avait de grands responsables qui y figuraient, ce qui n’est pas donné à n’importe qui. D’ailleurs, nous avons exprimé nos regrets en direction de ces responsables et nous avons respecté la décision du Conseil constitutionnel. Il faut qu’il y ait un arbitre. Si on ne reconnaît pas à cet arbitre le droit d’arbitrer, c’est la porte ouverte à tout.

Mais un arbitre très critiqué…
Oui cela veut dire que c’est un bon arbitre. Ils le critiquent, nous ne sommes pas contents, cela veut dire que c’est un bon arbitre. Je peux vous le dire et leur liste titulaire parlons-en. C’est eux-mêmes qui ne se sont pas entendus et qui ont reconnu d’ailleurs avant tout le monde que leur liste sera sanctionnée. On en a tiré la conclusion et on a accepté la décision, c’est ça le jeu démocratique.

Comment on va vers l’impasse, et que tout le monde a reconnu ses erreurs, ne serait-il pas de bon ton si on veut apaiser le climat, de repousser l’échéance ?
Où est l’impasse ? Donc le pays doit mettre sous les boisseaux son conseil constitutionnel, qui est l’arbitre suprême. On ne doit pas se préoccuper de l’autre partie de l’opposition qui dit qu’elle ira aux élections et qui a bien fait son travail et nous allons juste nous accommoder à ce que voudrait Yewwi ? Vous trouvez que c’est équitable ça ? Bien sûr que non ! Ce sont eux qui doivent être raisonnables. Il y a d’autres listes qui ont été validées. Il y en a une qui dit qu’elle ne va pas aux élections et Yewwi a une liste d’ailleurs qui va faire campagne.

"À mon avis, je ne vois pas de raison pour reporter les élections"

Votre position tranchée sur la question du 3e mandat : « C’est derrière nous, elle est réglée par le référendum ». Diriez-vous la même chose aujourd’hui ?
Sur cette question, le président vous a dit qu’il va se prononcer tout de suite (Ndlr : après les Légslatives)…

On parle de la vôtre…
J’ai déjà dit ce que j’avais à dire.

Vous le répétez aujourd’hui ?
Vous savais ce que j’ai dit. Il n’y a pas de souci sur cette question. On veut faire de cette campagne ce thème qui n’a absolument rien à voir avec les élections législatives. Et c’est parce nous avons parlé de programme et ceux qui en parlent n’en ont pas.

Il est quand même important que les Sénégalais sachent si vous maintenez votre position ou si vous avez varié…
Ce que je ne voudrais pas faire, c’est entretenir un débat pour ne pas aller vers l’essentiel. Toutes mes forces, toute mon intelligence sont tendues vers les Législatives.

Le débat est d’autant plus actuel que le Sénégal, avec le Togo et la Cote d’Ivoire, auraient émis des réserves sur la limitation des mandats par le protocole de la Cedeao. Est-ce que vous le confirmez d’abord ?
Ce n’est même pas ce qui s’est passé parce que, quand on suit, vous avez une discussion avec l’ambassadeur qui était là, qui a dit je n’ai pas mandat pour discuter de ces questions parce que ce n’était pas inscrit à l’ordre du jour. Vous les journalistes, faites aussi des recherches. C’est cela la diplomatie, si vous allez à une réunion, si le point n’est pas inscrit à l’ordre du jour, vous n’avez pas mandat d’en discuter. Ensuite les pays concernés n’étaient pas là.

Le Sénégal n’était pas là ?
Le Sénégal était là et a dit que ce n’est pas un point inscrit à l’ordre du jour, donc je n’ai pas mandat d’en discuter. C’est différent de réserve.

Il y a cet insulteur, Kalifone, que le Président a reçu. Quel est votre sentiment là-dessus ?
Moi je considère que le président ne le connaissait pas.

Nous avons quand même entendu la Première dame l’interpeller sur ses insultes. Donc, ne nous dites pas que le président n’était pas au courant. Sinon ce serait grave.
Vous pensez que le président… ce monsieur-là est un ancien militant de l’Apr. Mais le président de la République, vous pensez qu’il connaît chacun des Sénégalais. Non, pas forcément ! Je ne le connaissais pas, moi qui vous parle ; pourtant je suis l’actualité. Je ne m’intéresse pas à ceux qui insultent, je m’intéresse quand même à des questions plus importantes, a fortiori, le président de la République qui gère quand même la Nation. Si on lui dit : « Il y a un monsieur qui était contre vous mais il s’est repenti. »

Entretien réalisé par Khalifa DIAKHATE & Antoine DIOUF

20 juin 2022


------------------------------------

Vous pouvez réagir à cet article