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MISSIONS AFRICAINES

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Dans sa traditionnelle adresse à la nation au soir du 31 décembre dernier, le Président de la République Macky Sall a brossé sans s’y attarder, la présidence de l’Union Africaine qu’il va exercer durant toute l’année 2022. A vue d’œil, l’agenda qui l‘attend nécessite une vision, de l’habileté et de la ténacité. Or s’empresser de dégager des lignes d’action sans une profondeur d’analyse du contexte et de l’environnement augure mal d’une approche d’efficacité.

La conjoncture est délicate. Pas besoin d’un dessin pour nourrir un dessein avec la finalité de laisser pour la postérité une réelle empreinte de son passage. Le fait n’est ni inédit ni nouveau. Puisque dans les années 80 et 90, le Sénégal avait assumé cette responsabilité honorifique par le biais des Présidents Senghor et Abdou Diouf, ce dernier l’ayant d’ailleurs exercé à deux reprises. Mais les époques diffèrent.

Aux combats héroïques de Senghor pour parachever la décolonisation, amorcer les indépendances, alerter sur la détérioration des termes de l’échanges et forger une nation, ont succédé les mémorables plaidoyers de Diouf en faveur de la libération de Mandela, du soutien agissant apporté aux pays de la ligne de front et de la molle lutte contre l’ajustement structurel. Et par tempérament, chacun d’eux a donné la pleine mesure de sa personnalité, contribuant ainsi à hisser haut le mât sénégalais sur le toit de l’Afrique.

Macky Sall prend aujourd’hui le relais et s’apprête, dès le mois de février prochain, à imprimer sa propre touche, son style et sa lecture à l’institution panafricaine. Sans doute se donne-t-il le temps de voir venir, d’observer et de disséquer, de dévorer de notes et des télex, d’apprivoiser la gigantesque machine administrative de l’Union. Pour y arriver, il doit bien s’entourer de diplomates aguerris, chevronnés selon la formule consacrée, en sortant du cadre pour élargir le spectre de compétences pluridisciplinaires à des profils autres que ceux de la chancellerie.

La tâche n’est pas ardue. Elle suppose cependant d’être menée avec méthode. Tiens, Senghor encore lui ! La Conférence des Ambassadeurs est et demeure un embryon de réponse orchestrée pour apprécier le positionnement du Sénégal sur les grandes questions de l’heure. Elle fut instituée pour la première fois sous le magistère de feu Assane Seck, alors ministre des Affaires étrangères.

Après tout, le succès de la présidence en exercice du Sénégal dépend d’une participation inclusive d’experts de haut niveau, sénégalais ou africains d’autres nationalités. Le Chef de l’Etat serait bien inspiré et ferait même preuve d’originalité s’il parvenait à impliquer des personnalités proéminentes de la trempe du Sénégalais Pr. Souleymane MBoup ou du Malien Michel Sidibé, ancien patron de l’Onusida, voire des économistes de la santé, des généticiens ou des biologistes confirmés.

La production du vaccin postule dans le futur une âpre bataille entre laboratoires et industries pharmaceutiques qui exige une maîtrise des paramètres d’acquisitions de brevets ou de licences au profit du continent presque livré à lui-même face au Covid-19 et à d’autres variants.

Des task forces peuvent se constituer. De même que des commissions avec des compétences distinctives destinées à plancher sur des problématiques complexes. Elles seraient dédiées à des thématiques relatives à la souveraineté alimentaire, au changement climatique, à l’emploi des jeunes, aux migrations, aux questions environnementales et aux pandémies de type viral.

En outre, des professionnels de renom peuvent y être associés, ne serait-ce que pour affiner les sujets dans une approche globale de grande collégialité. A elle seule, la transition énergétique mérite toute l’attention des chefs d’Etat d’Afrique. La ressource existe en abondance. En jouant solo sur ce segment, certains pays africains s’affaiblissent plus qu’ils ne le croient à cause des divisions et de l’absence de stratégie concertée pour arriver au consensus. Sont-ils prêts à ajuster leurs perceptions pour changer le visage du continent ? Il n’est que temps, assurément.

Le Président Macky Sall aura donc à amplifier l’écho au sein des grandes rencontres en portant la voix de l’Afrique. Le regain d’intérêt que suscite le continent justifie de marcher ensemble, de frapper ensemble et de former un bloc pour barrer la route à ceux qui tentent de fragmenter le continent pour assouvir de simples ambitions mercantiles. Cependant, la présidence en exercice reste difficile à cerner.

Elle a été façonnée par la pratique pour acquérir la stature et le poids qu’elle possède présentement. D’ailleurs au premier sommet de l’OUA tenu en Egypte en 1964, le Sénégal posait le problème d’une dualité éventuelle entre le Président en exercice et le Secrétaire général de l’Institution qui a son siège à Addis-Abeba, la capitale de l’Ethiopie. Dakar insistait pour clarifier le rapport fonctionnel qu’entretenaient les deux personnalités, estimant qu’une OUA -ancêtre de l’UA- sans autorité politique et morale permanente serait une organisation avec « un vide politique que le Secrétaire Général occuperait entre les sessions des Sommets, au-delà même des attributions (strictement administratives) qui lui seraient conférées par la Charte. »

Justement, la même charte reste muette sur l’opportunité de fixer les attributs de la présidence en exercice pour empêcher l’émergence d’un individu comme « chef d’un exécutif continental » et la « formation embryonnaire d’un gouvernement africain. » Les craintes d’abus étaient émises surtout à l’endroit de chefs d’Etat ambitieux qui pourraient saisir la tribune de l’UA comme un espace de promotion d’idées, de projets ou d’initiatives individuelles.

Si en 2004, le Nigérian Olusegun Obasanjo a donné du charisme à la fonction, le Libyen Mouammar Khadafi a accru en 2009 sa visibilité par ses surprenantes prises de positions aux antipodes de l’orthodoxie diplomatiques. A son tour en 2007, le Malien Alpha Oumar Konaré jouera sa partition à sa façon. Bien qu’issu du Groupe de Casablanca, le Maroc soutenait la position du Sénégal, alors membre du Groupe de Monrovia non sans évoquer l’impuissance de l’Organisation panafricaine à peser d’un poids réel dans les évènements sur la scène internationale.

Au début des années 80, l’Organisation de l’Unité Africaine faisait évoluer sa doctrine à ce sujet pour définir dans sa Charte le rôle et les compétences du président en exercice de l’instance devant lui permettre de « dégager des solutions efficaces ». Son rôle politique et diplomatique fut plus affiné et même mieux codifié. Partisans et adversaires de la fonction de présidence en exercice se sont vigoureusement opposés, chaque camp faisant prévaloir ses arguments solidement alignés, il est vrai.

Dans la pratique, la fonction avait pris de l’autorité. Et à la naissance de l’UA, la question fut transcendée de « jure » dans l’Acte constitutif. Finalement, chaque sommet revêtait un cachet avec l’élection du Président en exercice, très attendue au demeurant par les opinions, les médias, les observateurs, la très active société civile africaine et toute la cohorte d’ONG sans compter les organisations sous-régionales et une forte partie de la communauté internationale.

De nos jours, la fonction a pris de l’ampleur et de l’envergure. Le président en exercice s’efforce d’impulser, d’orienter, voire d’influencer. Macky Sall saura-t-il imprimer un rythme à l’UA ? Dégagera-t-il une vision ? Quelle sera sa recette pour prospérer ? Cinquante trois Etats s’impatientent de le voir à l’œuvre. Sous peu...

Mamadou NDIAYE

4 janvier 2022


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