MOMENT CHARNIÈRE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Notre pays entre dans un cycle inédit d’endettement. Et il faut craindre que le déficit ne se creuse davantage. Certes des voix autorisées dissipent les inquiétudes et précisent que, rapporté au PIB, le seuil atteint, à savoir 64, 5%, se trouve en-dessous de la limite fixée par l’UEMOA. Celle-ci est à 70 %. A titre d’illustration, la Côte d’Ivoire l’a allègrement franchie et, mezza voce, le Président Alassane Ouattara chuchote aux oreilles de ses pairs, l’urgence de relever le plafond communautaire.

Le mal ruinant toute chance de disposer d’un budget à l’équilibre a un nom : la crise sanitaire du coronavirus. Elle a accentué par nécessité les dépenses sociales. Une crise qui dure affecte les finances publiques. L’Etat du Sénégal a régulièrement puisé dans ses ressources pour soutenir les efforts de résilience de la nation.

Une seconde vague du covid-19, très redoutée, risque d’exposer notre pays à un endettement massif. Autant dire que le rebond épidémique reste préoccupant tant le nombre de cas augmente de jour en jour. Imagine-t-on toutes les activités économiques suspendues ! Redoubler d’efforts et se soumettre à la discipline, quitte à en payer le prix fort sont les seules exigences du moment pour ne pas hypothéquer l’avenir du Sénégal. Surtout quand l’OMS exclut de ses prévisions toute possibilité d’une immunité collective.

Devant un danger imprévisible et au visage fuyant (le virus n’est-il pas mutant ?), les pouvoirs accrus octroyés au Chef de l’Etat par un vote du Parlement ouvrent un nouveau chapitre de la riposte avec un commandant en chef nanti de nouveaux moyens d’action. Les déficits se creusent parce qu’il y a moins de recettes alors que les dépenses augmentent. En empruntant pour financer les investissements la dette gonfle.

Pour y faire face, le Sénégal avait conçu un plan de riposte chiffré à 1000 milliards de francs CFA. Huit mois plus tard, convaincus que la pandémie, à défaut d’être terrassée, est tout de même endiguée grâce au comportement louable des Sénégalais, les pouvoirs publics évaluaient alors les besoins d’un plan de relance à plus de 9 000 milliards de francs. Or à l’Assemblée nationale, le débat budgétaire révèle un gap de 1363 milliards de francs. La stratégie de reconquête économique passe par des emprunts, soit auprès des bailleurs traditionnels, soit auprès des marchés monétaires et financiers.

La volonté de s’en sortir en mobilisant les énergies a séduit les milieux financiers qui apprécient la conduite de l’économie. A leurs yeux, le Sénégal jouit d’une signature « crédible » et « pertinente ». Dakar peut émettre sur les marchés des titres, des obligations qu’il s’engage à rembourser en payant des intérêts à date échue.

S’endetter oui, mais pourquoi ? Rien qu’en interrogeant l’histoire, l’emprunt a toujours été un levier de gestion, un instrument de pilotage. Le recours quasi abusif à l’endettement ampute le pays d’autres moyens de financer son développement, surtout quand l’économie solidaire s’érige en alternative aux dérives actuelles. Elles ont ébranlé des certitudes et entamé la confiance nécessaire et indispensable entre acteurs dans les affaires.

Nous vivons une situation d’exception : économie au ralenti, investissements gelés ou retardés, confinement et perte de pouvoir d’achat avec des effets collatéraux et refroidissement du climat général. Selon des avis convergents un bon endettement consiste à réduire la pauvreté en améliorant le bien-être de la collectivité nationale et surtout en investissant dans la capital humain. Les charges de l’Etat augmentent. De même que les dépenses publiques. La puissance publique mise sur ses recettes fiscales et douanières pour rembourser ses créances. Mais les recettes ne suffisant pas, l’emprunt s’offre comme un ultime recours.

Pour autant, nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. Puisque la seconde vague de la pandémie s’installe avec une virulence inouïe. Qu’avons-nous fait pour retomber plus bas ? Un relâchement s’est-il produit à l’insu des instances de vigilances médicales ? Personne ne sait. Du moins pour l’instant. Une fois l’hypothèque levée (mais quand ?) la dette, qui gonfle, laissera sûrement des traces profondes. Nul doute que l’addition sera plus salée. Une telle perspective hante déjà l’Etat, les entreprises et les ménages. Plusieurs engagements seront remisés : baisse ou report de charges, renégociation des échéances initiales, annulation de contrats.

L’Etat aura-t-il assez de liquidités à injecter dans le tissu économique ? Certains de nos compatriotes, qui exercent leurs activités en dehors des circuits classiques, ne semblent guère s’émouvoir. Au contraire, ils prospèrent. Car ils n’empruntent ni ne s’endettent mais fonctionnent sur fonds propres. Leur lecture de la conjoncture serait intéressante à recueillir afin d’élargir la palette des possibles une fois la passion retombée. Aucune expérience n’est à négliger à fortiori si elle résulte d’une trajectoire de vie probante. En clair, une prise de conscience cruciale s’impose. La qualité des endettements compte bien plus que leur quantité. Même si abondance de bien ne nuit pas… !

Le délirant sujet de dette fâche au Sénégal. Tout le monde y a recours. Mais très peu en parlent. La pudeur sénégalaise enveloppe les actes posés par les uns et les autres. L’âge d’or du bas de laine appartient au passé. Dès lors, à quoi ressemble une société très endettée, trop endettée même ? La précarité que cache les mauvais endettements fragilise les relations et sape la confiance de plus en plus rare. Les Sénégalais sont de ce fait perclus de dettes.

A ce sujet d’ailleurs, l’éclairage pourrait venir de l’ANSD (statistiques) dans l’otique de sonder le moral des citoyens et de démêler la toile d’araignée d’une économie sens dessus dessous. En dépit des aléas conjoncturels, les pratiques socioéconomiques ne s’ajustent pas. Le rouleau compresseur agit toujours dans le sens contraire au réalisme qui est une invite à la sobriété et non à l’exubérance. Pour parler comme l’autre, « les morsures de vie commencent à défigurer le visage » le Sénégal qui ne manque pas d’arguments pour remettre à l’endroit les fondamentaux de son économie.

Par à-coups, celle-ci a plié sans rompre dans le tourbillon sanitaire. Les vents contraires soufflent toujours. Le pacte social vacille du fait des retards cumulés de paiement des cotisations patronales et salariales. Les retraités d’aujourd’hui le vivent dans leur chair, alors qu’ils ont respecté les annuités conformément aux règles de quotité en vigueur. En outre le chômage massif des jeunes constitue l’autre épine dans le pied de l’Etat qui, pour y faire face, s’oblige à arbitrer entre diverses priorités sociales et économiques qui se télescopent.

Pas de manichéisme ni d’anathème. Autant conduire une politique tranquille davantage portée vers la stabilité que vers l’affrontement intergénérationnel. Lorsque l’activité battait son plein moyennant des carnets de commandes remplis, la croissance était au rendez-vous.

Que faire pour amorcer un retour à l’embellie ? Il revient à l’Etat de fixer le cap sans fébrilité. Une réelle clairvoyance s’impose en détectant les fausses pistes pour ne pas les emprunter justement.

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