MONTÉE DES MARCHES À CANNES

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Oumar Sall (producteur) et Maty Diop (réalisatrice) s’apprêtent à monter les marches du 72ème Festival de Cannes où le film qu’ils ont coproduit, « Atlantique », est en compétition pour la Palme d’or de ce scintillant rendez-vous du cinéma.

La magie de la Croisette va à nouveau opérer, pavoisée du célèbre tapis rouge qui enchante le gotha mondial du cinéma attendu pour célébrer l’originalité, la créativité, la singularité mais aussi et surtout la qualité des œuvres en lice. A l’annonce, le 19 avril à Paris, de la sélection officielle pour l’édition 2019, le nom de Maty Diop, cité, a donné du baume au cœur des Sénégalais qui ont d’autant plus raison de savourer ces instants que des cinéastes reconnus, donc des géants du 7ème art, sont dans les rang.

Si les grands cinéastes font de grands films, comme le dit l’adage, Atlantique en est un et va disputer crânement ses chances devant un jury composé de professionnels aguerris et avertis, de surcroît mandatés par la présidence du Festival pour ne retenir, sans jeu d’influence, que des critères objectifs.

Ainsi, Oumar et Maty aiment le cinéma qui le leur rend bien. Les voilà donc pour la première fois à Cannes pour défendre Atlantique. Ils ont à leur actif plusieurs réalisations dont certaines ont été primées dans les plus grands festivals, à l’image de « Félicité » du Franco-Sénégalais Alain Gomis qui a reçu l’Etalon de Yenenga en 2017 au FESPACO. Ces performances poussent l’Etat du Sénégal à doubler le budget alloué au cinéma : 2 milliards de francs CFA.

Entrepreneur du cinéma, considéré par certains comme « un producteur aux mains d’or », Oumar Sall sillonne le monde du 7ème art, furète les tendances lourdes et rencontre les acteurs à la recherche d’opportunités de placement ou de financement des activités cinématographiques.

Ses choix ou ses options placent CINECAP, la structure qu’il dirige, en pôle de visibilité sur toutes les scènes de cinéma. Ses projets évoquent des expériences que tout le monde a vécues ou partagées : existence, amour, enfance, progrès social, liberté de l’esprit, mémoire, rêves ou les nouveaux cadres de lecture des sociétés africaines happées par des urgences prioritaires. Jamais de misérabilisme. Mais l’Afrique du meilleur.

Ironie de l’histoire, Maty Diop foule le tapis rouge de Cannes 27 ans après son oncle Djibril Diop Mambéty, cinéaste iconoclaste et avant-gardiste dont le film fétiche « Hyènes » était en compétition en 1992. Elle a de qui tenir, Maty, qui aborde dans « Atlantique », le thème de l’émigration sous le prisme du réel et du fantastique avec Thiaroye comme cadre du décor et lieu d’élaboration de son projet de narration.

De jeunes garçons, taraudés par un dur quotidien et une routine envahissante tombent sous le charme facétieux d’un chef d’entreprise qui accumule les arriérés de salaire. Quatre mois durant. Excédés et exaspérés, ils mènent une révolte qui n’aboutit pas. Ils prennent alors la décision de partir en empruntant les « lotio », ces pirogues d’infortune. Ce projet, qui donne d’ailleurs son nom au titre du film, Atlantique, échoue. Ils ne font plus signe de vie. Après l’espoir, l’angoisse des familles et le désespoir. Ils meurent en haute mer. La consternation et l’affliction envahissent Thiaroye, leur quartier vidé de ses bras valides. La désolation s’installe dans les maisons. Les filles du coin prennent le relais et conduisent à leur tour une autre révolte : elles exigent le paiement des arriérés de salaires dus aux jeunes disparus et occupent le domicile du chef d’entreprise qui, compatissant, s’exécute. Avec les droits payés, elles creusent des tombes et attendent le retour des corps qui flottent au loin. Poignant.

Le sujet, le scénario et le scripte séduisent Oumar qui ouvre son carnet d’adresses. La France met dans l’escarcelle 69 % du coût du film qui se chiffre à 2,170 millions d’euros. Le reste est complété par des parties africaines, le Sénégal et la Côte d’Ivoire notamment mais aussi CANAL + Horizon, TV5, FOPICA et l’OIF. Ce financement diversifié trahit l’identité du film de Maty qui ne doit son salut pour arriver à Cannes sous le pavillon sénégalais qu’à l’habileté du producteur Oumar Sall très attentif à la convention liant, au début des années 90, le Sénégal et la France en matière de coopération cinématographique. Or cet accord, antérieur à la dévaluation du franc CFA en 1994, pénalise l’expansion du cinéma sénégalais dont la quotité de financement reste plafonné à 20 % du coût total.

Le cinéma, en Afrique, ne se heurte pas qu’à cet obstacle. Les droits d’exploitation de beaucoup de films africains sont inaccessibles aux publics africains parce que simplement des Européens en sont les détenteurs exclusifs. La distribution constitue un autre écueil avec une panoplie de taxes susceptibles de décourager les privés. Et puis, après la réalisation et la production, avant la distribution, se pose avec récurrence le problème de disponibilité de salles de projection. Très peu fonctionnent encore.

Dans les années 80, l’ajustement structurel et sa politique de resserrement de dépenses publiques, avait décimé les salles cédées sans projet de relance du secteur. Internet et les nouvelles technologies ont précipité le déclassement du cinéma africain qui renait de ces cendres grâce au courage de certains et l’endurance d’autres. Oumar et Mati en sont, avec d’autres bien entendu, des figures qui montent et crédibilisent leur démarche.

A leurs yeux, un film est un « capital social ». Ils travaillent au renouvellement du regard sur le cinéma avec en toile de fond « l’Afrique qui appuie l’Afrique ». L’imaginaire collectif du continent est en proie aux convoitises et, à cet égard, le cinéma représente un puissant levier d’influence.

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