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MOUSSA BALDÉ, ABDOULAYE DAOUDA DIALLO ET AMADOU HOTT INTERPELLÉS

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La campagne de commercialisation de l’arachide au Sénégal est officiellement lancée. La mesure a été prise mercredi 24 novembre en conseil des ministres. La balle est désormais dans le camp des huiliers, exportateurs et opérateurs privés stockeurs (OPS).

Au cours de la réunion hebdomadaire du gouvernement, le président Macky Sall qui s’est réjoui des bonnes prévisions de récolte pour la campagne agricole 2021-2022, n’en a pas moins rappelé au Gouvernement l’impératif d’assurer un bon déroulement de la campagne de commercialisation des produits agricoles (l’arachide en particulier) sur l’étendue du territoire national.
Le chef de l’État demande ainsi au ministre de l’Agriculture et de l’Equipement rural et aux ministres impliqués, de poursuivre en collaboration avec les producteurs, les opérateurs, les huiliers, les transporteurs et les exportateurs, les concertations consensuelles et le dialogue constructif autour de l’organisation et du suivi de la campagne de commercialisation arachidière.
Macky Sall a réitéré toute l’importance qu’il attache à la participation des huiliers dans le système de commercialisation, avant d’inviter le ministre de l’Agriculture, son collègue des Finances et du Budget et le ministre de l’Economie, du Plan et de la Coopération à prendre toutes les dispositions nécessaires à la mobilisation rapide et à la mise en place systématique des financements requis pour assurer le succès de la campagne de commercialisation des produits agricoles.

Le Prix au producteur : ce qui se cache derrière la trouvaille

Les producteurs agricoles sont partagés sur le prix du kilogramme d’arachide à 250 frs. Si certains producteurs sont en phase avec le prix proposé par le CNIA et homologué par l’Etat, d’autres s’en accommodent tout en pensant que le marché parallèle leur offrira plus que le prix plancher. Dans ce lot, figure en bonne le Secrétaire général des producteurs du bassin arachidier, Cheikh Cissé. Selon lui, avec l’ouverture du marché et la multiplicité des acteurs, la situation pourrait être plus favorable pour les producteurs. Néanmoins, tempère-t-il, la situation risque d’être moins favorable, comparée à celle précédente, à cause de la qualité des graines collectées qui ne sont pas arrivées à maturité à cause du déficit pluviométrique. « Si l’on y ajoute la question des taxes, la location des containers, les producteurs risquent de trinquer cette année, surtout si les Chinois trainent les pieds », expliquent M. Cissé.
Avant de fustiger le « fait que le ministère du Commerce cherche à imposer les points de collecte qui, à son avis, avec l’absence de liquidités, peuvent pénaliser les producteurs avec un retour des bons impayés ».
L’un dans l’autre, même s’il ne peut pas dire que cette présente campagne est mal partie, il n’en demeure pas moins que Cheikh Cissé pense qu’elle présente des zones d’ombre. « Le ministre du Commerce avait convié les différents acteurs à une réunion de mise à niveau, mais, la Sonacos avait commencé à acheter des graines avant même me démarrage de la campagne », regrette-t-il.
Le prix au producteur, à en croire l’ancien conseiller technique n°01 du ministre de l’Agriculture et actuel PCA de la SONACOS, Youssou Diallo, n’est pas fixé par l’Etat du Sénégal. C’est le Comité national interprofessionnel de l’arachide (CNIA) qui regroupe l’ensemble des acteurs de la filière arachidière qui est à l’origine. Ce sont les organisations de producteurs, les opérateurs privés stockeurs (OPS), les transporteurs, les huiliers, les transformateurs artisanaux de l’arachide, mais aussi les exportateurs, sans oublier les opérateurs semenciers, qui forment le CNIA. Il est issu de l’accord cadre de 1997 sur la filière arachidière. Avec l’Union européenne, précise M. Diallo, cet accord avait instauré la libéralisation de la filière arachide, le système carreau-usine et un ensemble de dispositifs, avec le CNIA au centre. « Désormais, avec cet instrument, l’Etat ne devrait plus fixer le prix de l’arachide qui doit l’être à partir d’un modèle élaboré au sein du CNIA et lequel va surtout se rapporter à l’évolution des cours mondiaux, particulièrement des huiles et aussi des tourteaux, sans oublier l’évolution des coûts d’exploitation de l’arachide au plan intérieur », explique l’économiste Youssou Diallo.

Le chinois, allié des producteurs ?

Secteur vital de l’économie sénégalaise, l’agriculture contribue à environ 16% du PIB du pays avec des recettes provenant de l’exportation d’arachides totalisant 329,3 millions d’euros au cours de la campagne agricole 2020/2021.
Le Sénégal se place à la sixième place mondiale en termes de production d’arachides, derrière la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, le Nigeria et le Soudan. La Chine a su s’imposer sur ce marché en offrant de meilleurs prix. Les opérateurs nationaux vont souvent privilégier les huiliers étrangers, alors que les locaux semblent être les seuls soumis au respect du prix minimum fixé par le Comité national interprofessionnel de l’arachide. Mais avec l’arrivée des Chinois dans le marché, ces dernières années, les producteurs se frottent les mains avec des prix suffisamment rémunérateurs.
Depuis l’entrée en vigueur d’un accord conclu entre le Sénégal et la Chine en 2014, les exportations des produits arachidiers sénégalais, notamment les arachides décortiquées ont connu une hausse exponentielle, rappellent des observateurs locaux.
Les exportations de graines d’arachides non décortiquées certifiées du Sénégal vers la Chine pour la campagne agricole 2019-2020 sont estimées à 250.000 tonnes. L’année dernière, les paysans sénégalais se sont félicités de l’implication des ressortissants chinois dans l’achat d’arachide. Cette situation est favorisée par le fait que le Sénégal et la Chine "sont liés dans le cadre de l’achat de graines d’arachide par un protocole qui est valable jusqu’en 2024’’, a fait remarquer en octobre 2020 le ministre sénégalais de l’Agriculture Moussa Baldé.

Trois questions à…
Youssou Diallo, PCA de la SONACOS et Président du Club Sénégal émergent

« Il n’y a pas de difficulté en matière de financement de la campagne »

Après la fixation du prix au producteur, la campagne de commercialisation de l’arachide vient d’être lancée. Pensez-vous que toutes les conditions sont réunies pour une bonne campagne ?
Je crois que l’ensemble des conditions sont réunies. Aujourd’hui, les huiliers sont en place, avec à côté les semenciers et les exportateurs qui achètent la production. Il y a bien sûr ce qu’on appelle le marché dit informel qui tourne essentiellement autour des loumas, mais surtout autour de Touba. Et de ce point de vue, il n’y a pas de difficulté en matière de financement et il y a une production assez conséquente même si le niveau de la production, par rapport à celle de l’année dernière (1 800 000 tonnes), a enregistré une baisse de 7%. Ce qui signifie que nous devons être environ à 1 650 000 tonnes d’arachides. En tout cas jusqu’à présent, nous n’avons pas entendu de récriminations ou de goulots d’étranglement majeurs par rapport à la campagne de commercialisation. Sur la base de l’expérience que j’ai capitalisée, je puis dire que la campagne s’annonce sous de bons auspices.

Un prix au producteur fixé à 250 FCFA par le CNIA et homologué par l’Etat du Sénégal, pensez-vous qu’il est suffisamment rémunérateur ?
Je pense que pour ce prix au producteur, comme nous sommes dans un marché concurrentiel avec plusieurs acteurs, il faut éviter la surenchère sur les prix. Parce que si pour le producteur, le prix du kg d’arachide est un revenu, bien sûr brut, pour les autres acteurs de la filière, que ça soit les semenciers, les transformateurs artisanaux, les transporteurs, les huiliers ou un élément extrêmement important qu’on oublie souvent à savoir le consommateur, en vérité le prix au producteur est une charge. Et, in fine, il détermine le prix de l’huile, des tourteaux… Il faut garder la compétitivité de l’arachide parce que n’oublions pas qu’aujourd’hui, la plupart de la production nette est exportée et particulièrement en Chine. Et, pour être compétitif sur le marché international, il faut avoir un prix qui ne soit pas supérieur au prix du marché mondial.

Avec cette stratégie d’ouverture sur le marché, ne pensez-vous qu’il y a un risque de voir le capital semencier disparaître complètement avec l’export ?
Avant l’ouverture de la campagne, le président avait donné des directives au ministre de l’Agriculture pour que cette campagne ci permette le rétablissement dans les meilleures conditions du capital semencier.
Parallèlement, il faut qu’elle assure un approvisionnement des huiliers et des transformateurs artisanaux parce qu’avec l’industrie, on crée plus de valeur ajoutée et aussi on préserve les emplois.
Last but not least, il faudrait que les exportateurs et le consommateur sénégalais y trouvent leur compte. Donc, l’un dans l’autre, on a en fait une sorte de jeu d’équilibriste.

Mandiaye THIOBANE

1er décembre 2021


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