Me ASSANE DIOMA NDIAYE : « TOUT LE PROBLÈME EST DE SAVOIR SI LES DÉCLARATIONS DE WADE RELÈVENT DE LA SURENCHÈRE »

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PRÉSIDENTIELLE 2019

Dans cet entretien accordé à Emedia.sn, le président de la Ligue sénégalaise des droits humains dénonce la violence dans la campagne électorale avant de demander à la Justice de prendre ses responsabilités et de rassurer les citoyens. Le Défenseur des droits humains s’exprime également sur l’appel au boycott de la présidentielle par l’ancien chef de l’Etat, Me Abdoulaye Wade.

Quelle analyse faites-vous de la violence qui a émaillé la campagne électorale ?

C’est une situation qui était plus ou moins prévisible. Tout le monde redoutait cette violence eu égard aux conditions dans lesquelles le processus a été lancé et s’est même déroulé jusqu’à l’étape de la campagne. En matière électorale, il est souhaitable qu’il y ait un consensus sur les règles pour avoir le moins de contestation possible. Malheureusement, beaucoup de règles du jeu ont été changées. Il n’y a pas eu de concertation à ce niveau. Il s’y ajoute le parrainage dont on n’avait pas cerné toutes les difficultés d’application ou d’exécution. Il y a eu des frustrations et, qui dit frustration dit violence. Ce sont des états d’âme qui s’expriment. Donc, quand vous avez ce contexte, il suffit d’une étincelle pour que tout s’embrase. C’est malheureusement ce qui s’est passé à Tambacounda. Mais, avant il y a eu des incidents sur lesquels nous pensions que la justice aurait dû faire un travail pour dissuader. Malheureusement, la justice n’a jamais réagi par rapport à des incidents à Saint-Louis et à Fatick et ce qui s’est passé à Tambacounda. Depuis lors, il semble qu’il y ait une prise de conscience collective, une sorte d’instinct de survie qui anime tous les acteurs et nous espérons que tout le monde se ressaisira pour qu’on puisse aller vers une élection apaisée.

« La Justice doit être forte, crédible et équitable »

Quel doit être la posture de la justice par rapport à ce qui s’est passé à Tambacounda ?

La justice c’est le socle de la société. Elle doit jouer un rôle de temple pour faire en sorte que la société ne bascule pas dans le chaos. Pour cela, elle doit être forte, crédible et équitable. Mais, si au départ vous avez toute une suspicion qui l’entoure, un rejet par avance de ses décisions, rien ne marchera. La justice est forte non pas par les décisions qu’elle rend mais par la crédibilité de ses décisions. Maintenant, il appartient à cette justice de rassurer. Malheureusement de ce point de vue, de par le système même, vous avez un exécutif qui est en amont. Et même du point de vue du déclenchement des procédures, l’exécutif à une latitude trop grande. Le parquet ne se hasarde pas à enclencher un certain nombre de procédures sans s’en référer au préalable à l’exécutif même si nous convenons que des ordres de non-poursuites en principe ne sont pas légaux. Mais dans la pratique, nous savons que la hiérarchie à une mainmise totale sur le fonctionnement du parquet. Donc, on ne peut pas s’attendre à grand-chose par rapport à cette justice. Les juges du fond ne peuvent entrer en jeu que s’il y a déclenchement des poursuites. Si les poursuites ne sont pas déclenchées, il est difficile que les juges du siège puissent jouer leur rôle de régulateurs de la société. La politique ne doit pas s’interférer dans la justice et quand il y a des menaces de troubles à l’ordre public, des matérialités d’infraction, il est important, quel que soit le bord auquel appartient le mis en cause, que la justice puisse être équitable et qu’elle puisse agir de manière à préserver la paix sociale et à faire de sorte que tout le monde comprenne que ce n’est pas une justice des forts. Que la justice est là pour sévir en cas de violation de la loi.

« NOTRE SYSTÈME EST BASÉ SUR UNE HÉGÉMONIE DES VAINQUEURS »

L’appel au boycott de la présidentielle par l’ancien président de la République ne risque pas d’aggraver la situation ?

Je pense qu’on peut prendre des positions. Un parti politique ou une coalition a la liberté, par rapport à un évènement donné, de dire que nous optons pour ce combat. Cela peut être un boycott ou une manière de discréditer par avance l’élection. Mais, il y a des limites à ne pas franchir. Tant qu’on est sur le plan des slogans, il est difficile de pouvoir faire quelque chose. Mais, il vrai qu’on ne peut pas défier la loi. On ne peut pas violer la loi ou s’opposer à des échéances républicaines. Tout le problème est de savoir si les déclarations de Wade relèvent de la surenchère politique ou s’il s’agit d’un plan murement réfléchi et qui peut être mis en exécution. En droit, on distingue les actes punissables qui ont connu un début d’exécution et de simples actes qui ne sont pas suivis d’effet. Nous osons espérer que de telles menaces ne soient pas mises en exécution. Dans tous les cas, il est important que la souveraineté populaire s’exprime. L’Etat a l’obligation de faire en sorte que tous ceux qui doivent voter puissent le faire et que cela soit dans un climat qui garantit la transparence et la clarté du vote. Ce, de manière à ce que les résultats qui seront proclamés reflétèrent la réalité des urnes.

Quel comportement devrait avoir Me Wade pour cette élection présidentielle ?

Si nous étions dans une démocratie normale, sa posture aurait été une posture plus ou moins de personne morale qui pourrait faire passer des messages qui tendrait vers une élection apaisée. Mais le problème c’est que nous avons une démocratie crypto-personnelle. On a un système qui fonctionne de façon subjective. Abdoulaye Wade aujourd’hui considère que son fils a été injustement arrêté. Il estime que la plupart de ses compagnons on fait l’objet de brimades, d’emprisonnement. A partir de ce moment, on ne peut pas attendre de lui une réaction qui soit plus ou moins conforme au système. C’est toute la problématique de notre système démocratique qui est basée sur une hégémonie des vainqueurs. Cela n’est pas propre au régime de Macky Sall. Depuis 2000, nous connaissons toujours une hégémonie des vainqueurs et une frustration énormes de la part des opposants.

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