NI DÉNI NI INVINCIBILITÉ : DES JEUNES SÉNÉGALAIS ET UN IMAGINAIRE DE LA COVID-19

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CONTRIBUTION

Les Sénégalais sont-ils dans le déni de la pandémie ? Dans une contribution parue, il y a quelques semaines, dans le quotidien lesoleil.sn, j’avais établi une distinction entre les attitudes modales du déni, de la prise en compte et de la prise en charge. Je disais également qu’il me semblait qu’aujourd’hui que la forte majorité des Sénégalais savent que "le corona" ne relève pas de la fiction. On n’ignore pas qu’il y a des contaminés, des malades dans toutes les couches sociales et dans tous les pays du monde, que certains guérissent et que d’autres meurent.

Les bulletins journaliers du ministère de la santé confirment régulièrement la réalité de la pandémie dans notre pays. Malgré cela, on entend souvent dire que les jeunes affichent des comportements qui renvoient au déni. Si l’on peut effectivement constater des attitudes chez les jeunes qui ne contribuent à freiner la propagation du virus, peut on ramener cela à un déni de la pandémie ?

Je crois que les jeunes ont conscience de l’existence de la maladie et de ses effets. Il faut même les féliciter car ils ont été nombreux à s’être engagés dans la sensibilisation. Ils ont manifesté une attitude citoyenne et solidaire et sont au front dans la mobilisation dans les quartiers et dans les espaces publics. Les jeunes se sont regroupés pour distribuer, parfois avec leurs propres maigres moyens financiers du gel hydro-alcoolique, du savon, des masques. Il faut aussi souligner plusieurs innovations technologiques réalisées par de jeunes étudiants chercheurs : ainsi des distributeurs automatiques de gel, des robots de distribution de plateaux repas et de médicaments dans les hôpitaux, la confection de badges électroniques, et tout ceci illustre bien un engagement et une grande créativité pour contribuer à la protection de la population.

Je voudrais, à partir d’observations puisées dans les réseaux sociaux et dans les données d’une petite enquête qualitative menée auprès d’une centaine de jeunes sénégalais scolarisés ou non, ressortir quelques constats sur l’imaginaire de la pandémie chez de jeunes sénégalais, constats qui ne prétendent pas circonscrire la totalité d’un phénomène complexe qui nécessite une investigation plus poussée.

L’analyse rapide de ces données indique que les jeunes se sont forgé aujourd’hui leur imaginaire de la pandémie qui n’est pas celui des adultes et des personnes âgées. Les jeunes sont sortis de la peur du virus qui s’était installée dès les premiers jours de son apparition au Sénégal, peur construite par les discours catastrophistes de l’Occident et d’organisations internationales qui prédisaient une hécatombe en Afrique.

Plutôt que d’être dans le déni, les jeunes ont décidé de tester leur courage et leur témérité devant un ennemi contre lequel le combat peut être long, si l’on se rapporte à ce que véhiculent le discours médical et le discours politique. L’incertitude de la situation pousse les jeunes à prendre des risques. Sur quoi se fonde cet imaginaire ? Les jeunes sont conscients que la nature leur permet de bien résister au virus, et même s’il arrivait qu’ils soient infectés, ils ont de bonnes chances de s’en sortir vite. Ils regardent et entendent ce qui se passe ailleurs dans le monde, et particulièrement dans les pays occidentaux, où malgré les moyens financiers et sanitaires énormes, la propagation du virus et le nombre de décès augmentent.

Ainsi, les jeunes trouvent-ils que, malgré les pronostics catastrophistes, l’État du Sénégal, nos scientifiques, nos médecins et le personnel médical mènent un combat plus qu’honorable. Il s’est installé dans leurs esprits l’imaginaire d’un pays qui peut s’en sortir. Ainsi à suivre plusieurs jeunes sénégalais dans les réseaux sociaux et à échanger directement avec d’autres, on se rend compte qu’ils puisent aussi leur confiance dans l’admiration à l’endroit de quelques figures scientifiques et médicales qu’ils perçoivent comme des héros dans la lutte contre le virus. Les jeunes suivent bien les commentaires et polémiques sur le Dr Raoult ainsi que la guerre qu’il mène en utilisant un remède connu des Africains, un remède africain disent d’ailleurs, à tort, certains jeunes.

Dr Raoult est vu comme un ami du Sénégal et il participe, à sa manière, à la lutte contre le néo-colonialisme médical et l’appétit financier vorace des grandes firmes pharmaceutiques mondiales. Ces jeunes éprouvent aussi de l’admiration envers le professeur Moussa Seydi, celui qui n’hésite pas à exploiter le protocole Raoult et ne pas suivre aveuglément les directives de l’OMS. Il y a ainsi un imaginaire sur la pandémie construit autour de la résistance physique naturelle plus forte en Afrique et chez les jeunes africains, autour de la conviction qu’il y a une expertise sénégalaise et une voie vers des solutions dans lesquelles l’Afrique peut jouer son rôle à travers la chloroquine et l’artémisia.

Les images télévisées de ce vendredi symbolique du 15 mai 2020, qui montrent le Khalife général Serigne Mountakha Mbacké, le visage couvert, dans la Grande Mosquée de Touba où tout le dispositif des gestes barrières était en place, ces images ont marqué plusieurs jeunes comme des signaux forts d’une capacité de résistance et d’adaptation ancrée dans la foi en Dieu. Les jeunes portent l’imaginaire d’un Sénégal résilient avec une représentation de la pandémie comme l’espace d’un combat autant sanitaire et économique qu’idéologique, culturel et religieux.

La lutte contre la Covid-19 devient le théâtre d’un sursaut identitaire, politique, nationaliste, africaniste et appelle à l’idéal d’une nation que la leçon sur ses vulnérabilités exposées par la pandémie doit pousser à prendre son destin en main. Ainsi, les jeunes dont j’ai analysé les interprétations ne sont ni dans le déni, ni dans la panique, ni dans la fuite. Ils ne sont pas sans ignorer que le virus est bien là, que nous aurons encore à « vivre en présence du virus », comme le dit le Président Macky Sall, que le combat ne sera pas facile et qu’il faudra savoir compter sur nos atouts pour que le Sénégal puisse rebondir. Et la jeunesse de notre pays est un facteur adjuvant majeur de notre capacité de résilience. Les jeunes se révèlent habités par un fort instinct de vie et de vaincre.

L’imaginaire de la résistance porté par les jeunes est une dimension essentielle de la modalité de la résilience, et c’est pourquoi le gouvernement sénégalais doit savoir capitaliser sur cette énergie, savoir écouter les jeunes, dialoguer avec eux, en faire des alliés, susciter leur empathie, galvaniser leur patriotisme, mieux les appuyer à s’organiser et à innover dans les stratégies communautaires qu’ils déploient pour devenir plus efficaces, plus structurés dans leurs soutiens aux différents groupes vulnérables et dans le travail d’ancrage d’une culture quotidienne de la vigilance.

Cette volonté de vouloir agir de la part des jeunes ne peut accepter un confinement qui les forcerait à l’oisiveté. L’occasion est belle aussi d’engager les jeunes dans la pratique d’une « citoyenneté non pas de compétition », mais plutôt de partage, de solidarité, de concertation, de complémentarité et d’échanges de « best practices » entre des quartiers et entre des municipalités.

L’analyse des données amène aussi à relever un fait important : les jeunes sont peu conscients qu’ils sont, malgré leurs avantages naturels, des vecteurs potentiels importants de transmission et propagation du virus dans l’espace public et dans les familles. En effet, il est prouvé que ce groupe d’âge inclut un fort pourcentage de cas asymptotiques.

Ce que les jeunes ne réalisent pas, c’est que plusieurs parmi eux ont aussi été hospitalisés, que certains sont même morts et que la maladie peut leur laisser des séquelles physiques importantes. Il devient alors urgent de mieux communiquer sur la pandémie pour rendre les jeunes plus avertis qu’ils ne sont pas invincibles, pas invulnérables. Et justement parce qu’ils sont de grands porteurs asymptotiques, il est aussi de leurs responsabilités citoyennes de respecter davantage les gestes barrières, de mieux se protéger et de protéger les autres.

Le cas du premier joueur mondial actuel de tennis, Novak Djokovic, ainsi que les critiques qu’il subit présentement donnent à réfléchir sur les responsabilités qui incombent aux jeunes et sur les limites de leur témérité. Djokovic, un tennisman, au sommet de sa forme et de sa gloire, a récemment organisé, dans les Balkans, un tournoi international qui a été suivi, en soirée, d’une fête en boite de nuit, et tout cela au mépris des gestes barrières. En plus d’avoir été contaminés lui-même et sa femme enceinte, plusieurs autres participants ont contracté le virus. Le principe commun de responsabilité demande que nous soyons tous, et particulièrement les jeunes, chevillés aux gestes barrières et que surtout nous ne banalisions pas le port du masque et la distance physique.

Les jeunes constituent un levier puissant dans le combat contre la propagation de la Covid-19. Ils font partie de la solution et c’est pour cela que la démarche pédagogique gagnante est de les convaincre plus que de les contraindre.

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