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"NOUS NE POUVONS PAS FUIR CE DÉBAT INDÉFINIMENT" (FATOU SOW SARR)

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L’homosexualité, une réalité au Sénégal, demeure un sujet tabou. La polémique née de la distinction décernée au jeune écrivain Mohamed Mbougar Sarr, lauréat du Goncourt, relance le débat.

"Aujourd’hui, il y a un contexte où toucher à l’homosexualité prend une tournure particulière dans ce pays. Les gens ne font pas la différence, regrette la sociologue Fatou Sow Sarr, invitée du Jury du dimanche (JDD), ce 7 novembre. A mon avis, il y a tout un mouvement de défense des valeurs qui a sa légitimité aussi dans sa façon de faire. Mais, il faut aussi, faire attention. Ce n’est pas parce que la société doit conserver ses valeurs, qu’on ne doit pas parler des questions humaines tout simplement. C’est là où le romancier a la liberté, seul face à sa feuille de donner libre court à son imagination, encore que moi je ne l’ai pas lu mais on nous dit qu’il n’a fait que décrire une société telle qu’il l’a perçue, telle qu’il l’a sentie, en disant que l’homosexualité a toujours existé chez nous."

"Le genre est un outil d’analyse"

Poursuivant, la chercheuse dénonce une mode visant "à détruire" le concept genre. "Je viens d’une formation avec des jeunes. C’est cette question que j’abordais. (…) Il y a quelques semaines, dans le cadre de l’étude sur la famille, dans la démarche (d’une meilleure collecte), nous avons fait des ateliers avec des acteurs de la famille, pour recueillir leurs préoccupations, et j’ai invité des religieux à travers le cadre unitaire de l’Islam dont je suis la trésorière, qui regroupe l’ensemble des familles religieuses du Sénégal dans toutes leurs composantes. Quand j’ai présenté l’étude, ils étaient tous très contents. Mais un m’a dit, ’’moi, il y a une chose qui me dérange, c’est le concept de genre. De manière très pédagogique, je leur ai expliqué que le genre est un concept scientifique." C’est un concept scientifique qui y a, selon elle, "la même portée que celui de classe sociale." "Le genre nous a donné une clé de lecture pour démontrer que le sexe masculin et féminin, c’est une réalité biologique, immuable qu’on ne peut pas changer." Par contre, "le rôle qu’on a en tant qu’homme ou femme, ça change selon les cultures ou les sociétés." Par exemple, retient-elle, "l’Arabie Saoudite refusait il y a quelques années que les femmes conduisent, aujourd’hui, ils l’ont accepté."

La féministe de poursuivre : "quand on organisait le Sommet de la Francophonie (en 2014), Hamidou Kassé est venu dans mon bureau pour me dire leur inquiétude. Parce qu’ils avaient peur qu’on nous ramène ici la question de l’homosexualité. Le titre femmes et jeunes agents de développement et vecteurs de paix, c’est sorti de notre laboratoire. Même si après on nous a écartées, c’est nous qui leur avons donné ce sujet-là, en leur disant n’ayez pas peur de ça. Nous pouvons affronter les Occidentaux. Laissez l’université prendre ses responsabilités, cela ne sert à rien de fuir ce débat. En 2019, nous avons fait campagne, quel président pour la famille sénégalaise ? Nous avons écrit pour leur dire que le monde est ouvert à des familles hétérosexuelles, homosexuelles, lesbiennes, etc. Il faut que le Sénégal sache qu’est-ce qu’il veut et qu’est-ce qu’il ne veut pas. Nous sommes invités à ce débat-là et nous ne pouvons pas le fuir indéfiniment."

"Nous avons pris position mais nous devons discuter avec les Sénégalais, leur expliquer. Parce qu’en anthropologie, on te dit que toute société est faite d’interdits mais la première chose qui nous distingue des sociétés animales, c’est l’interdiction de l’inceste. Une société a le choix d’avoir un projet de société. C’est pour cela que nous avions invité l’ensemble des cinq candidats à la présidentielle. On avait sorti une brochure pour dire que ça va venir, il faut qu’on anticipe et qu’on en parle. Par la suite, on a rencontré le président de la République, il a compris ce qu’on était en train de dire."

Dié BA
Photo : Abdoulaye SYLLA

7 novembre 2021