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« ON ÉTAIT TOUS CENSÉS PRENDRE LE BATEAU AVEC MES FRÈRES ET SŒURS »

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Très engagé dans le combat des familles des victimes du Joola, Samsidine Aïdara, fait penser à Nassardine Aïdara, celui qui avait perdu quatre de ses enfants dans le naufrage le Joola et membre du Comité pour l’érection du Mémorial-Musée. Naturel, puisque c’est son fils. Cadre à Expresso, il a décidé de prendre la relève pour continuer le combat de son père et de ces milliers de victimes qui n’ont toujours pas eu gain de cause dans cette affaire, qui n’a que trop duré et qui risque d’être impunie.

Racontez- nous votre parcours scolaire et professionnel
Je suis Samsidine Aïdara, membre du Comité d’initiative pour l’érection du Musée-Mémorial le Joola. J’ai eu un baccalauréat S2, avant d’aller à l’université Gaston Berger de Saint-Louis où je faisais la filière Maths appliquées sciences sociales. Une fois revenu à Dakar, j’ai suivi une formation à l’Institut supérieur d’informatique. Une double formation, une en réseau Télécoms et une autre en génie-logiciel, avant d’intégrer le cycle d’ingénieur en technique informatique. Actuellement, je suis ingénieur de données à Expresso Sénégal.

Qui avez-vous perdu dans le naufrage du Bateau le Joola ?
J’ai perdu mes quatre frères et sœurs dans le bateau le Joola (Papi, Aliou Bachir et Fatou). C’était difficile mais surtout bizarre, parce que je perdais du jour au lendemain mes compagnons de jeu ; et c’est eux que je connaissais. Je perdais mes inspirations. J’avais 7 ans à l’époque. Et c’était à la suite de vacances merveilleuses à Ziguinchor, où ils m’ont vraiment traité comme un prince. Et d’un coup, je n’avais plus personne avec qui jouait au football ou tout simplement faire mes caprices. C’était très dur. A la base, on était tous censés prendre le bateau avec mes frères et sœurs. Il y avait ma mère, ma grand-mère et ma tante et moi-même. Mais au dernier moment, ma grand-mère a eu des superstitions qui nous ont un peu sauvés. Elle avait dit qu’une même famille ne devait pas voyager en entier, par le même moyen de transport. Donc, on a finalement fait deux groupes, l’un par le bateau et l’autre par la route.

Comment avez-vous vécu cette période ?
A Ziguinchor, il y avait une ambiance très lourde. Cela se voyait tout de suite qu’il se passait quelque chose. Nous, les enfants, on ne nous avait rien dit clairement, mais au vu du comportement des plus grands, c’était évident. Et j’ai compris en écoutant les gens parler et en voyant leurs réactions. On nous avait emmené dans une maison voisine et presque tous les enfants du quartier étaient regroupés là-bas. On discutait entre nous, et certains étaient plus âgés. Moi je suis sorti et je suis allé au Port où je suis resté presque toute la journée avant de revenir. Mais, pour moi, le naufrage du Joola était à dissocier avec la perte de mes frères, que ce n’était pas nécessaire de s’inquiéter outre-mesure.

Qu’est-ce qui vous lie à Nassardine Aïdara, ancien coordonnateur du comité d’initiative pour l’érection du Mémorial-Musée Le Joola ?
Nassardine Aïdara, c’est mon père. C’est à ses contacts que j’ai intégré le comité parce que c’était logique pour moi. Je le voyais pendant des années, très actif dans ce combat. Il se faisait vieux et c’était à mon tour de commencer à m’impliquer dans ce combat. Cela fait maintenant cinq, voire 6 ans que j’ai intégré le comité avec beaucoup d’autres orphelins parce qu’il y avait une volonté de rajeunissement de ce comité-là.

Pourquoi avez-vous senti la nécessité d’intégrer le comité pour la défense des familles des victimes ?
Il y’avait une volonté de prendre la relève, car nos parents se sont battus pendant toutes ces années, et il fallait montrer également que le combat ne s’arrêtait pas avec eux, qu’il allait continuer et qu’il y a une nouvelle génération pour prendre la relève. Les gens qui étaient des enfants à l’époque et qui n’avaient jamais eu droit à la lumière sur cette affaire du Joola, même en étant grands, ils n’ont pas oublié, car c’est quelque chose qui te marque durant toute ton existence. Donc, c’était naturel pour moi d’intégrer le comité.

Où en êtes-vous avec ce combat ?
Depuis lors, on s’est battus sur tous les plans et sur les cinq points de la plateforme revendicative des familles des victimes, à savoir la construction d’un Mémorial-Musée à Dakar sur la Corniche-Ouest. A ce propos, il y a quelques avancées, notamment la construction de ce mémorial à Ziguinchor qu’on applaudit, malheureusement ce n’est toujours pas terminé et on a aucune idée de ce qui est en train d’être fait là-bas, car on nous a écartés de ce dossier-là. Il y a la prise en charge des orphelins du Joola et je tiens à préciser « orphelins » et non pupilles, parce que ceux qui ont été reconnus comme pupilles, c’est juste une minorité et tous ont perdu des parents. Donc, tous ont droit à une prise en charge correcte et ce qui leur ai dû doit leur être donné. Il y a la question du renflouement et de la justice qui n’ont connu absolument aucune avancée. Et cela est dû à une forte volonté politique de faire oublier tout ce qui a trait au Joola, ce que nous déplorons très fortement. Il y a aussi que le 26 septembre doit être pour nous, une journée nationale du souvenir. On ne cesse de le répéter depuis lors et on ne comprend vraiment pas, parce que c’est une demande qui n’implique pas de faire de cette journée, une journée chômée et payée, mais juste une journée inscrite sur le calendrier national, pour que tout le monde puisse se souvenir du Joola. Et cela, ce n’est pas compliqué et cela ne coûte absolument rien du tout. Il suffit juste de voter cette loi et de dire aux Sénégalais : n’oublions pas notre histoire, n’oublions pas le Joola et plus jamais çà.

Ndèye Anna NDIAYE

26 septembre 2022


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