OULD BELLAL, PRÉSIDENT DE LA CENI : « LA MAURITANIE A UNE CONSTITUTION RESPECTÉE PAR TOUS »

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ENTRETIEN EXCLUSIF

En exclusivité pour E-Media, le Président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI, M. Ould Bellal, juriste de formation, se prononce sur le scrutin présidentiel du 22 juin. Il livre son analyse et décortique le travail de titan abattu par ses équipes dans cette élection, une des plus disputée en Mauritanie. Entretien.


Comment avez-vous vécu cette année 2019 à la tête de la CENI et surtout la préparation de l’élection présidentielle de juin avec tous les enjeux qu’elle charriait ?

Mon premier objectif était que le superbe modèle construit autour de la CENI se pérennise avec un consensus fort dans les buts poursuivis. Nous avons commencé par le cadre humain puis choisi un personnel qualifié pour encadrer les opérations en mettant en avant l’expertise et la compétence des équipes. A tous les échelons administratifs du commandement territorial, des structures d’interventions ont été mises en place.

A l’arrivée, c’est l’homme qui est le principal facteur de succès. Nous avions ébauché un travail de formation appuyé par les partenaires dont le PNUD. Une fois l’homme préparé et le cadre humain mis en place, le reste des opérations devient relativement facile : séminaire de mise à niveau, acquisition du matériel électoral, urnes, isoloirs, encre indélébile, imprimés, soumission au marché public, les procédures d’appels d’offres internationaux et l’acheminement à partir de fin mai partout en Mauritanie, pas simple. Une fois le dispositif installé, il fallait attendre que le Conseil constitutionnel valide la liste des candidats, puis nous nous sommes tournés vers les candidats que nous avons reçus un à un pour voir ensemble comment faire la campagne et l’ élection avec sérénité. A cette fin, nous avons aussi mis en place une Chambre de concertation ouverte durant tout le processus.

Avez-vous à un moment douté de pouvoir y arriver compte tenu de l’immensité de la tâche et de la charge de travail ?

Pas du tout. Non, à dire vrai nous n’avons pas douté. Jamais. Mais, je sentais le poids de la charge atténuée toutefois par notre capacité à faire ce qui était attendu de nous.

Quel a été, selon vous, l’obstacle le plus difficile à franchir ?

Réunir la CENI et les candidats, discuter ensemble en vue d’assurer et de garantir la crédibilité de l’élection présidentielle du 22 juin. Nous y sommes parvenus par la grâce de Dieu. Et avec les mesures innovantes prises, notamment les plénipotentiaires des candidats qui non seulement siègent mais sont signataires des procès-verbaux, l’affichage de l’extrait du PV , ces innovations ont été obtenues au prix de nuits entières sans sommeil. Ainsi, pour la première fois, les représentants des candidats participent au dépouillement et assistent à la centralisation des résultats qui doivent être proclamés par la CENI dans un délai imprescriptible de 48 heures.

Les choix opérés par la CNI, approches, ressources, et capital humain donc les compétences, ont-ils permis d’instaurer le dialogue et de dissiper les appréhensions ?

Avec les candidats, nous avons signé des procès-verbaux d’entente. La particularité de la présente élection présidentielle c’est qu’elle s’est faite avec les candidats eux-mêmes, en amont et en aval.

En votre qualité de Président de la CNI, comment vous sentiez-vous le Jour de l’élection ?

J’étais très confiant. Je me demandais même d’où je tire cette confiance qui frisait l’excès. Et puis je me suis dit : Qu’est-ce qui m’arrive aujourd’hui ? Pourquoi je suis si serein, si tranquille ? J’avais foi en moi et en mes collaborateurs surtout. Et à mesure que le travail s’effectuait, nous parvenions à minorer les failles nichées ici, perceptibles là. Pour avoir conçu le Plan d’actions nous cernions sa mise en œuvre avec en toile de fond la sincérité du scrutin. Par la suite, des visites effectuées dans de nombreux bureaux de vote, ouverts à l’heure dans les willayas, nous ont confortés dans l’efficience du dispositif. Vers midi ce tour nous permettait de baisser la pression psychologique qui s’exerçait en nous. L’après-midi, ne pouvait pas mieux s’enclencher, et nous nous sommes retroussés les manches pour consolider les données du taux de participation, d’accueillir et d’orienter les journalistes et les observateurs en vue de donner satisfaction à tous.

D’ailleurs les observateurs ont vite fait de saluer la publication du taux de participation. Une stratégie de la CENI ?

Nous agissions pour satisfaire les citoyens mauritaniens. Qu’on l’appelle stratégie –je peux le concéder- en tout cas la démarche de la CENI, d’abord réfléchie et pensée visait à donner une preuve : donner une preuve que la Mauritanie vote . Et le chiffre de la journée de 62,66 % sur le taux de participation a eu pour effet d’accorder du crédit au vote en cours. Imaginer la chaleur suffocante à près de 50° à l’ombre dans les deux localités : Le Hodh el Gharbi, région administrative (ou wilaya), située dans le sud à la frontière avec le Mali, où les électeurs sont sortis pour voter. Cela a impressionné tout un monde. La leçon que j’en tire c’est que dans une œuvre de cette dimension, il faut être franc, honnête et modeste pour être crédible. La perfection absolue n’existe pas. C’est quasi impossible. Nous nous sommes engagés à appliquer les mesures consensuelles pour garantir la transparence du processus électoral.

Alors arrive la soirée, comment avez-vous pu l’organiser et tenir ?

La fermeture des bureaux de vote était programmée pour 19 heures. Nous avons tenu et respecté les délais, donc le timing. La suite se déclinait en deux approches : la collectes des résultats avec l’aide des technologies en appoint pour assurer la transparence. Dans les régions, les départements et les arrondissements des informaticiens ont été déployés pour envoyer en temps réel les résultats consolidés au serveur central. La 2ème approche, plus classique, privilégie le PV physique comme valeur du vote.

Un des candidats s’est déclaré vainqueur ? Est-ce normal ?

Non. C’était un non évènement. J’ai moi-même réagi immédiatement pour pourfendre cette sortie et ce comportement. A la CENI, nous n’avons pas apprécié. D’ailleurs, un communiqué a sanctionné l’avis de la CENI diffusé à une large échelle y compris sur le site Web de l’Institution pour désapprouver. Pour couper court aux supputations nous avons clairement affirmé qu’il ne revient à personne de proclamer les résultats, fussent-ils provisoires. Nous avons rappelé des principes et invité les candidats à garder la retenue, la mesure, à être patients, à savoir attendre tout en restant calmes et à l’écoute de la CENI qui a la prérogative de la proclamation provisoire des résultats.

Celui qui est ainsi épinglé, n’est pas le moindre des candidats M. le Président ?

Je le répète : ce fut un non évènement. La presse nationale et internationale s’est fait l’écho de la position de la CENI. Il y a eu désaccord et désapprobation. Le respect des textes et de la loi n’est pas négociable. Par n’importe quel candidat ! C’est vous qui le dites. A la CENI, ils sont tous égaux, et doivent par conséquent se soumette à l’éthique et observer les règles en vigueur.

Finalement, vous prononcez les résultats, un moment crucial très certainement ?

Oui, un moment historique car à cheval sur les délais fixés par la loi. Ce moment et sa solennité consacrent que la Mauritanie a désormais une Constitution respectée. Et plus jamais, un président ne peut exercer plus de deux mandats. Principe de l’Alternance est consacrée. Un autre aspect de la légitimité.

Le jour d’après ?

Nous bouclons les dossiers et transmettons les données au Conseil Constitutionnel, seul habilité à proclamer les résultats définitifs. Bien sûr nous nous mettons sa disposition en cas d’éventuels recours des candidats


Quel est le vrai budget de cette élection ?

Le compte global n’est pas encore établi. L’Etat, principal bailleur de la CENI est en droit de recevoir de nous les comptes certifiés du budget alloué pour cette opération électorale d’envergure. L’optique de la CENI c’tait un électeur un dollar ! On verra s’il y a eu dépassement ou non ?

Avez-vous subi des pressions ?

Non. Pour ma famille et mes enfants, je sais que si je les avais consultés ils n’auraient pas accepté que je sois là. Compte des enjeux électoraux de ce scrutin, le risque paraissait gros. Tout cela est derrière nous maintenant. Et je reçois de partout beaucoup de messages de félicitations. Mes enfants sont soulagés. Ils sont fiers de moi. Mais, ils ont tremblé par crainte d’un éventuel faux pas.

Etes-vous aujourd’hui un homme accompli, heureux ?

Oui, franchement. Cependant, j’aurai souhaité que l’ensemble des candidats aient pris des positions en fonctions des possibilités qui s’offrent au pays. Le réalisme et le pragmatisme auraient pu prévaloir chez tous les candidats. Nous avons à la CENI essuyé ici et là des accusations. Cela dit, ça arrive, c’est arrivé au Sénégal comme partout ailleurs. Il faut l’accepter bien que ce soit gênant…

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