« OUSMANE SEMBENE, LE DERNIER CYGNE DE L’AFRIQUE »

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CONTRIBUTION

Génie est le mot parfait pour qualifier Sembène. J’en suis sûr, si on le lui disait en face, il n’allait pas apprécier parce qu’il ne jouait pas avec ces flatteries. Tout de même, il faut reconnaître que c’est vrai. Il était un génie. Aussi éclectique qu’avant-gardiste, Ousmane Sembène montrait son talent, sa touche, ses idées dans ces films légendaires. Aujourd’hui, l’histoire retient son nom dans une période d’alors peu évidente.

Evidemment, à l’orée des années cinquante, il était inimaginable voire incongru d’apercevoir sur une pochette de film, en haut de l’affiche, les lettres capitales d’un prénom qui n’est pas issu du giron d’Outre Atlantique. On ne parlait même pas de Hitchcock. On ne parlait pas de Kubrick ni Pasolini encore moins de Godard. Bien entendu, on doit être fier. Malheureusement, Sembène est parti, il y a jour pour jour treize ans, ce 9 juin 2020, après tout ce qu’il a fait pour le cinéma africain, mais sa filmographie reste méconnue dans son propre pays.

Lui-même, il n’a jamais voulu cette inconscience. Il n’a jamais voulu être méconnu ; du moins, son œuvre. Pour cela, il avait pris des risques. Il était sorti de son confort, celui d’être écrivain pour s’adonner à un autre genre d’auteur : le Cinéma. Il a toujours expliqué le besoin de faire des films. Que ce fut fou puisqu’à l’époque personne n’osait s’attaquer à cet élément aussi complexe et incompréhensible. Ce qu’il a fait, il l’a toujours fait en faveur des africains. Il écrivait pour une Afrique unie. Il faisait des films pour une Afrique éveillée. Il dirigeait pour rendre digne les africains afin que tout un chacun se rend compte de l’oppression ouvertement déguisée que subit le continent.

Au milieu de ces années cinquante durant laquelle il étudiait le Cinéma au VGIK dans l’empire de l’Union soviétique, les Blancs se grimaient avec goguenardise en noir sur les écrans les empêchant ainsi de jouer dans des films. Sembène fut le premier africain à faire un long-métrage en 1966 trois ans après Borom-Sarret. Film culte ! Culte parce que, d’abord, c’est le premier film joué par des acteurs indigènes en Afrique subsaharienne, une décennie après la levée de l’interdiction de tourner sur le sol du Continent grâce au brouillard d’indépendance dont la brume continuait d’éblouir les yeux de certains dirigeants africains. Culte encore, parce que là aussi surgit un coup de maitre de Sembène dans ses œuvres, des caméos mémorables qui sont devenus sa marque de fabrique tout au long de sa carrière. Si c’était aujourd’hui, d’aucuns diraient du mimétisme. Heureusement, il fut l’un des premiers à se les jouer à une époque où beaucoup de cinéastes se cherchaient encore. Ousmane Sembène était un intellectuel, un fils de l’Afrique qui le vivait, le montrait, le réalisait. Il est rare de voir ses films sans coloration polico-sociale ; même les plus comiques.

Du Mandat ( 1968 ), à Xala ( 1974 ) à travers lequel il tourne en dérision les hommes d’Etat sénégalais, africain en général en passant par son dernier chef-d’œuvre très coloré, en 2004, Mooladé, traitant les mutilations génitales féminines. Il a toujours épousé cette idéologie panafricaniste quitte même à faire des vagues dans un Sénégal plus que jamais inféodé à l’empire colonial. D’ailleurs, une grosse co-production afro-maghrébine en vérifie et en dévoile l’exemple d’une véritable collaboration de l’industrie cinématographique africaine. Là aussi, il fut le pionnier de ce que les anglo-africains sont en train de faire avec courage et fierté. Car, Sembène n’a jamais pu se contenter d’aligner les anecdotes et les gags dans son cinéma. Il y exprime aussi sa vision avec une clarté et une simplicité digne des plus belles prouesses qui n’aient jamais existé dans le milieu du septième Art. Ses admirateurs le savent bien, outre son swing, sa démarche endiablée personnifiée par sa pipe, son acuité, son chauvinisme, c’est son authenticité qui fait le prix de son style.

Bien que le cinéaste ait développé une personnalité complexe, parfois bougonne ; bien qu’il déploie une intelligence vaste et un esprit subtil, sa prose ne s’embarrasse ni de longues circonvolutions introspectives ni de tatillons examens de ses contradictions intérieures mais reste toujours juste, marquante et historique. Il est le Maitre et maitre de ses films. Il l’incarne ; derrière et devant la caméra. Il faut le dire et le redire, ce natif de Ziguinchor en 1923 qui a voyagé et combattu en guerre parmi les tirailleurs sénégalais, travaillé comme docker dans le port de Marseille, a vu tout, s’est confronté à tout jusqu’à ainsi imaginer l’inégalité de la place des uns et des autres, notamment des femmes. Il est un grand cinéaste du féminin. Elles sont, pour lui, le son du moteur de l’action du clap. Elles propulsent en effet le récit et explorent en vrai l’impossibilité et la difficulté de la réalité sociale.

Pour s’en convaincre, il suffit juste de jeter un coup d’œil dans le vivier de ses trames développées dans ses longs-métrages : Mbissine Thérèse Diop, Isseu Niang, Myriam Niang etc. Et, chacune d’elles, à un moment difficile pour la femme, a su incarner une héroïne revalorisant l’image de celle-ci dans une société traditionnelle africaine dans laquelle elles sont tout au moins encastrées dans une situation peu enviable. Seul le cinéma parvient, par la magie d’un simple raccord, à statufier en même temps gommer les stéréotypes de la femme africaine présentée habituellement comme un objet charnel sous le désire des hommes. Face aux déceptions de la décolonisation se déguisant à présent à une néo colonisation qu’il dénonçait partout, qu’importe que l’on soit hommes ou femmes, seul le cinéma accomplit des miracles en faisant de chacun de ses personnages féminins une sorte de philosophie de la vie. Il est un cinéaste de la vérité et du verbe.

Aussi, il est un explorateur de mille mystères dont la vision de la création est avant tout fondée sur le scénario chapeauté en puissance par des détours complexes, des intrigues, des dialogues crus et des charades bien africaines adoptées par des personnages aussi symboliques que satiriques. Lui reprocher dans son œuvre de ne pas filmer l’Afrique d’aujourd’hui qui est presque l’ersatz d’une Europe en moins bien à l’image des séries-télés, est un pur contresens, anachronique. Ses décors sont fièrement rustiques. Ses acteurs empruntent, donc, forcément quelque chose du pays profond. L‘Histoire qu’il a racontée reste toujours intemporelle. C’est cela le Cinéma de Sembène. Il a configuré l’évolution des faits de la réalité au grand écran. Il a cristallisé l’absurdité de l’aliénation étatique et urbaine. Il a confondu magnifiquement les styles et les genres pour marquer et signer à jamais le Cinéma de l’Afrique. Dieu sait qu’il l’a fait. Et, il l’a réussi.

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