PARFUM DE DÉLICATESSE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

A son corps défendant, Aloyse Waly Diouf a ravi, la semaine dernière, la vedette au coronavirus, en annonçant son départ du Ministère de la Santé « vers…d’autres chalenges » ! Contre toute attente, c’est du haut du pupitre qu’il révèle ses intentions dans une sorte d’adresse à la nation, face aux caméras ! Sa silhouette sahélienne, son allure patricienne et son visage austère (même masqué) étaient devenus familiers aux Sénégalais qui découvrent non sans étonnement un serviteur de l’Etat s’en aller « comme çà ! » Soudain, un monarque d’ombre sous les lambris !

A son poste de responsabilité et vu le niveau élevé de son rang, une telle sortie manque de hauteur et de finesse pour un homme de sa trempe. En vertu de la mission qu’il accomplit encore, se sent-il obligé de rendre public son départ du Ministère de la Santé ? Qui de lui ou de son patron, en l’occurrence, le Ministre de la Santé, était le plus habilité à entreprendre cette initiative de séparation ? Le moment paraît-il judicieux et opportun ? Avec quels états de services s’en va-t-il ? Le combat contre le covid-19 se poursuit toujours. Pas de doute à ce sujet.

A cette étape précise, l’épidémie n‘est pas vaincue. Loin s’en faut. Elle n’amorce même pas un reflux. Pourtant, l’intéressé continue d’égrener le décompte macabre des morts et des testés positifs issus d’une variété de cas de transmission de la maladie. Dans ces conditions, il eût mieux valu partir sur la pointe des pieds pour ne point s’attirer la lumière des projecteurs.

Quitter le navire alors que le mal n’est pas encore circonscrit projette un effet malveillant dans l’opinion, surtout chez les jeunes en quête de modèle de représentation. Et puis son point de chute connu, l’OMS, ne paie de mine. Vilipendée par les Etats-Unis, instrumentalisée par la Chine, discréditée en Afrique et snobée en Europe, l’Agence spécialisée des Nations Unies pour la santé publique se remet difficilement de l’épreuve qu’elle endure depuis l’apparition de la pandémie du covid-19.

Gardons-nous toutefois de jeter Dr Aloyse Diouf en pâture, encore moins de pointer sur lui un indexe accusateur. Nul donc ne lui conteste l’ardent désir de nourrir des ambitions, si tel est son dessein. Pas plus qu’il ne lui est reproché de saisir les chances qui s’offrent à lui. Au contraire. Mais, -car il y a un mais- servir l’Etat obéit à des codes, à des règles souvent non écrites (et c’est là toute l’élégance) auxquels souscrivent et adhèrent les agents, a fortiori les hauts fonctionnaires.

Le Directeur de Cabinet du Ministère de la Santé, démissionnaire, appartient, faut-il le rappeler, à un de ces grands corps d’Etat qui constituent la pierre angulaire de l’orthodoxie administrative. L’effacement et la discrétion, en plus de la loyauté, caractérisent les hommes qui incarnent la puissance publique. Ils s’abstiennent en toutes circonstances d’attitude ostentatoire, préférant plutôt le sacerdoce à l’intérêt pour la gloire ou le prestige en raison justement de la dignité de charge des hautes fonctions occupées. En bonne logique, sa démission n’aurait pu avoir plus résonnance qu’un tintement de cloche.

Or l’écho viral déclenché, prouve à satiété qu’il y a changement d’échelle par les actes que posent les grands commis de l’Etat. L’Etat lui-même doit percevoir ces mutations et s’affranchir de la pudeur des textes qui régissent son fonctionnement pour être en phase avec l’époque et les fortes fureurs qui s’expriment. Si chacun privilégie ses intérêts, l’Etat a-t-il une politique pour défendre les siens propres ?

Depuis l’aube des temps d’indépendance, les organisations internationales phagocytent ou siphonnent les administrations des pays de l’hémisphère sud, coupant ainsi les bases de décollage en s’offrant à prix coûtant (sonnant et trébuchant) des cadres de valeur desdits pays, très sensibles à l’épaisseur du portefeuille. Certains parmi eux, détachés de longue date, finissent par se déconnecter et, n’ayant plus prise sur les réalités, préconisent parfois des politiques aux antipodes des aspirations populaires. Les politiques d’ajustement structurel, des décennies 80 et 90, ont eu leur heure de gloire avec la mise sur orbite de grands cadres africains devenus par la suite des dirigeants aux fortunes diverses à la tête d’Etats affaiblis et inféodés aux institutions multilatérales.

Le Mali est l’exemple achevé de la déliquescence de l’Etat. Le pays s’ennuie et s’habitue désormais à l’occupation de la rue à l’instigation d’une galaxie de barbus gravitant autour de l’énigmatique imam Mahmoud Dicko. Après avoir soutenu l’actuel Président Ibrahim Boubacar Keïta, il le combat aujourd’hui et ne demande rien moins que sa démission sous les vivats de Maliens excités, désabusés et peut-être même désorientés.

Ce vaste territoire de plus d’un million de kilomètres carrés se disloque chaque jour un peu plus. Petit à petit, il s’émiette avec des zones hors de contrôle du pouvoir central, lui-même dépourvu d’autorité. L’imam Dicko, demande le départ de IBK, sans autre forme de procès. Elu démocratiquement, s’il doit quitter le pouvoir, ce devrait être à l’échéance de son mandat. Mais Dicko passe outre et occulte l’enjeu de la réunification malienne. Un enjeu autrement plus important que les querelles de préséance politicienne. Il est perçu comme le socle de consolidation de l’état de droit. Au Mali, l’opposition reste aphone. La classe politique apparaît tatillonne voire quelconque. Elle a renoncé à être une force de propositions. Tandis qu’un des ses leaders, de surcroît figure de proue sur l’échiquier politique, est hors champ parce que pris en otage. Pendant ce temps le pouvoir d’Etat étale son incompétence.

Ce sombre tableau peut précipiter le pays dans un chaos généralisé. Tous ces ingrédients réunis, ouvrent un large boulevard à l’aventure, au populisme dont pourrait se saisir l’ancien Président du Haut Conseil islamique malien (HCIM) pour s’improviser comme l’ultime recours alternatif face à un Chef d’Etat peu inspiré, sans projet, dépourvu de charisme et dont l’autorité s’effiloche à mesure que la crise s’accentue. IBK a « consommé » six Premiers ministres en moins de six ans à la tête du Mali.

Preuve s’il en est d’une inquiétante instabilité qui est de nature à secouer la sous-région, notamment le Sénégal, son voisin immédiat. Vu de Dakar, l’imbroglio malien paraît lointain. Ce qui est faux. L’illusion de la distance peut coûter cher au Sénégal s’il s’interdit de surveiller attentivement les développements en cours à Bamako. Le pouvoir vacille avec de larges concessions aux manifestants qui ne se privent plus de surenchérir politiquement. A force d’engranger des points, ils réclament maintenant les clés du Palais de Koulouba où s’est retranché un président sans prise réelle sur le pays. Naturellement un tel affaiblissement du pouvoir central ne rassure pas la France présente sur le sol malien pour assurer, au titre d’un mandat de l’ONU, la sécurité de ce gigantesque pays qui abrite de colossales richesses prisées et convoitées à la fois.

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