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“PARIAS”

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Le Sénégal produit de grands écrivains. Senghor, Birago Diop, Aminata Sow Fall, Cheikh Hamidou Kane, pour ne citer que quelques-uns. Toutefois, le Sénégal n’est pas une nation littéraire. La grande masse des Sénégalais ignorent l’essence de cet art. Car comment comprendre les arguments de béotiens utilisés par certains, sur les plateaux de télévision et les réseaux sociaux, pour faire le procès de Mohamed Mbougar Sarr et de Diary Sow, que par une méconnaissance totale du caractère émancipateur de la littérature.

Diary Sow et Mohamed Mbougar Sarr sont, ainsi, devenus à leur corps défendant des objets de scandale, des parias dans un pays où l’intolérance ne cesse d’étendre son voile menaçant.

Le phénomène n’est pas nouveau : l’actrice Halima Gadji, étouffée par le puritanisme ambiant, avait préféré s’exiler en Côte d’Ivoire plutôt que de rester dans ce Sénégal où l’on confond, bêtement il faut le dire, fiction et réalité, personnage de cinéma et personnalité dans la vraie vie. “Je n’ai pas de regret d’être partie, confiait-elle à nos confrères de L’Obs. Je n’ai pas quitté le Sénégal où j’ai ma famille et toutes mes attaches, parce que j’en avais envie mais par dépit...Dans la rue, les ivoiriens me prennent dans leur bras et immortalisent nos rencontres. J’ai moins de stress ici”. Cette sortie devrait nous faire réfléchir, nous qui aimons à percevoir notre pays comme un havre de liberté en Afrique de l’ouest !

Le Sénégal est de plus en plus pris en otage par une minorité active d’individus qui prétendent vouloir frapper d’anathème et d’interdit toute production artistique qui n’est pas conforme à ce qu’ils appellent “nos valeurs”. Ayant un avis sur tout sans être expert de rien, une nouvelle caste de phénomènes médiatiques veut que l’écrivain soit modelé selon ses propres conceptions morales, que ses écrits servent de leçon bienfaitrice pour l’ensemble de la société. Hélas, les choses ne marchent pas comme ça les gars !

“La littérature doit dépasser le bout de la rue, montrer ce qu’une caméra ne voit pas, illuminer les coins obscurs de la vie, de la réalité, insinuer des doutes dans la tête des gens”, observait l’écrivain italien Antonio Tabucchi. Il aurait pu aussi ajouter qu’elle sert à nous divertir, bousculer nos certitudes, à nous confronter au réel qui nous dérange et à nous ouvrir de nouveaux horizons de pensée.

Mais au-delà de l’œuvre elle-même, le plus important est d’avoir conscience de la liberté créatrice de l’écrivain dans le choix de ses thèmes, de ses personnages et et de ses scènes. Lui seul peut se fixer ses propres limites et non le public. Après, la société a codifié les excès inhérents à l’exercice de la liberté d’expression, elle a légiféré, réglementé et quiconque se trouve en infraction est passible de sanctions.

Beaucoup mettent en exergue un passage du livre de Diary Sow où elle évoque la contradiction entre le poids de sa virginité et ses pulsions sexuelles de jeune fille, pour la rabaisser au rang de créature scandaleuse, dévergondée, promotrice du libertinage, entre autres attaques ridicules. Et pourtant ce thème qu’elle aborde de manière libre et crue est au cœur des préoccupations de beaucoup d’adolescentes africaines qui évoluent dans un véritable conflit intérieur entre exigences coutumières et liberté individuelle.

À Mbougar Sarr, on reproche, dans un précédent roman (sait-on encore ce qu’est un roman) d’avoir mis en scène des personnages homosexuels. L’homosexualité n’est-elle pas une réalité dans le monde ? La décrire, l’évoquer, est-ce en faire l’éloge ?

Flaubert a écrit un chef-d’oeuvre au 19ème siècle, Madame Bovary, qui dépeint les désillusions successives d’une femme, victime de province tombée dans un mariage décevant, puis cédanr aux relations adultères qui ne la sortiront pas de la médiocrité de son existence, avant d’être acculée au suicide. L’ouvrage fit scandale en France et valut un procès à son auteur. Ce classique, qui fut donc subversif, est enseigné dans les classes de Première au Sénégal. Et aucun professeur n’a jamais pensé faire l’éloge de l’adultère ou du suicide en tranmettant les clefs de cette oeuvre à ses élèves.

Espérons pour Diary Sow et Mbougar Sarr que leurs œuvres aient la même postérité.

Adama NDIAYE

15 novembre 2021