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PLONGÉE DANS LE LAC MO-ROSE

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Il ne faut pas surréagir. Le Lac rose n’est pas mort. Mais il est morose. Il y a le feu au lac. Peut-être. Le coronavirus a donné le coup de boutoir le plus récent. Quatre mois de fermeture totale en raison du confinement dur de 2020. Tous à la maison. Pas une âme dehors. Les réceptifs ont abrité des cas contacts. Dans le langage des spécialistes, on parle d’hôtels-corona. C’est normal parce que c’est un usage en période de crise sanitaire. Des hôtels sont réquisitionnés.

Mais pour le site touristique, c’est un passé dépassé. Le service d’hygiène est immédiatement venu pour les opérations de prophylaxie. Le lac est à nouveau rempli d’asepsie. Un des gérants d’hôtel les plus réputés sur la place lacustre, Amadou Bocoum Diouf, rappelle cet épisode pour mieux rassurer ceux qui y ont leurs habitudes. Tout a été nettoyé du sol au plafond. Fermons le ban. Le Covid a généré cependant un sinistre. Comme la fin brutale du Rallye Paris-Dakar en 2007. L’événementiel le plus puissant, générateur de touristes dépensant sans compter. Le franc français, à l’époque puis l’euro plus tard, coulaient à flots. L’abondance puis la rareté. Président du syndicat d’initiative, Bocoum a senti le vent du boulet. « Le vent de panique, c’est l’autre nom de la catastrophe économique et sociale », fulmine -t-il. La crise exogène a laminé l’activité touristique. Les conflits asymétriques, le terrorisme qui se jouent ailleurs, on les prend ici en pleine figure. Une bombe à retardement. Au même titre que l’affreuse pandémie. Qui fait que tout le monde et chacun a un genou à terre. Un autre infortuné, patron d’hôtel également, Pape Guirane Bâ n’y va pas avec le dos de la cuillère. « Il n’y a plus de touristes au Sénégal. C’est une évidence. Juste avant le Covid, on devait accueillir des dizaines de Chinois. Du jour au lendemain, ils ont annulé. Ce sont les Sénégalais et les séminaires qui font que nous avons la tête hors de l’eau ». Il avait rafraîchi son réceptif 2 étoiles pour l’accueil en grande pompe. De l’argent jeté à l’eau. Ici, moins de dix réceptifs sont valablement répertoriés par la réglementation touristique. Le dispositif du crédit hôtelier du ministère du Tourisme est venu à la rescousse. Petitement. Une dizaine de millions pour chaque afin de survivre et ne pas licencier. Les grands hôtels de la capitale auraient eu la part du lion.

Tourisme intérieur

Il existe pourtant un palliatif. C’est cette doctrine qui incite les autochtones à visiter leur propre pays. À sillonner ses chemins et campagnes. À Contempler les paysages et contrées. Toutes choses étant égales par ailleurs, nos compatriotes visitent chez eux. S’en imprègnent. Beaucoup d’entre nous y aspirent. Le désirent. Mais le pouvoir d’achat est fatigué. Au moment où les nuitées flambent. Difficile de trouver une bonne chambre à moins de 30.000 francs. C’est le prix de 2 sacs de riz, calcule un promeneur assis sur une banquette aménagée sur le gazon tout près du rivage.

La crise est donc tectonique. Le Rallye est fini. Le coronavirus s’obstine. Mordicus. Dans l’entre-deux, en 2001, il y eut les attentats du 11 Septembre. Des chocs terribles et pas de chocs salvateurs. Sur ces mêmes rivages, c’est plus que jamais l’écume des vagues. L’antiquaire Moussa Diedhiou ne sait plus que faire de ses statuettes. La poussière est leur greffon. Plus de mains expertes pour les acquisitions. Les Sénégalais n’en veulent pas en règle générale. Alors que les Blancs n’ont plus de plans pour le Sénégal. « Qu’allons-nous devenir ? » s’interroge Moussa Diédhiou, le brocanteur dont le métier est fait à présent de bric et de broc. Les fonds Covid à hauteur de 500.000 francs dont ont bénéficié les artisans ont servi sûrement à quelque chose. Souvent, ils les ont utilisés à payer des dettes et autres charges fixes. Pansement sur jambes de bois. La sculpture n’est pas en forme. Les piroguiers qui assurent les croisières non plus. L’inactivité leur fait chavirer. Un Titanic à l’échelle locale. Près de 50 pirogues sont ancrées. La clientèle se compte. Le vague à l’âme pâlit toutes couleurs. Le lac Retba est un éden qui se perd. Rien n’est plus comme avant. Les notables de Niagues, bourgade et berceau lacustre voient encore les mutations avec les yeux ronds. Ils vous parlent d’abord d’histoire. 1920 est l’année de création du village. Thiaroye et Keur Massar en seraient les prolongements. C’était peuplé de djinns avant. Son fondateur serait Mame Youkhoup. Les anges gardiens, réunis sur le parvis de la grande mosquée, laissent entendre que Dieu fait toujours bien choses. Le secteur du tourisme avait beaucoup d’externalités positives. Mais quand ça coince, ça coince. « Le lac est l’atelier, l’usine à ciel ouvert. Les nôtres vont y pointer. Ce sont les soutiens de famille. La vache laitière ne donne plus de lait. Ainsi va la vie », regrette et philosophe El Hadj Ibou Dieng, verbe haut et wax sans froufrou. Sobriété heureuse et nostalgie s’entrechoquent. Ce jour-là, le ciel de Niagues est rempli de nuages. Un fine pluie tombe.

Le temps de la reconversion

Amath Ndiaye est passé entre les gouttes. La reconversion est sa résilience. Il n’est plus antiquaire. Il est devenu horticulteur. Un bon samaritain lui a prêté une parcelle. Un hectare environ. Quel veinard. Il a mobilisé toute sa famille pour bêcher le sol dior si fertile des Niayes. « L’ancien monde ne reviendra pas. Je veux être pragmatique en revenant à la terre. Les intrants agricoles sont trop chers. C’est la ligne de crête. »Son discours est quasiment une déclaration de politique générale. Aidé de ses 2 épouses, Amath met la main à la patte du matin au soir.

De son champ, on aperçoit un îlot de maisons vernaculaires. Le lac est en voie de bétonisation. Les pouvoirs publics laissent faire. L’un des plus beaux sites touristiques du Sénégal, dernier jardin de Dakar, est en perdition. Sans sel ni saveur à mesure que le temps passe. Les cols blancs agissent dans le noir. En attendant le futur pôle urbain d’une contenance superficielle de plus de 2000 ha et au vu de la situation présente, ils sont nombreux à se demander si la piscine a un fond. Le lac est en couleurs et plein de douleurs. Un endroit auquel on accorde de la valeur ne peut trouver rien de mieux qu’une grande vision stratégique. Le lac ne peut plus continuer à être un produit en vrac.

Assane GUEYE

26 décembre 2021


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