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POLITIQUE CONJOINTE ET STRATÉGIE CONTRE LA MIGRATION IRRÉGULIERE AU SÉNÉGAL

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Les flux migratoires en provenance des pays du Sahel inquiètent de plus en plus l’Europe et cherchent des solutions pour y remédier. Cela se matérialise par la mise en place de projets de développement dans différents pays. Ces initiatives visent notamment à donner du travail aux jeunes afin de les inciter à rester sur place. Au-delà de ces initiatives, les acteurs se rendent comptent que la question migratoire mérite une intervention conjointe. En effet, entre le 11 et 23 février dernier, plusieurs délégations de l’union européenne se sont rendues successivement à Dakar, pour non seulement s’enquérir de l’état d’avancement des différents projets initiés, mais comment trouver une solution commune au phénomène migratoire.

En l’espace de deux semaines (11 au 23 février 2022), Dakar a accueilli différentes délégations de l’Union européenne pour trouver une solution durable au problème migratoire. La récente visite du ministre des Affaires étrangères grec Nikos Dendias en est une. Au-delà de la signature du protocole d’entente de la tenue de « consultations politiques régulières » entre Dakar et Athènes, M. Dendias et son homologue Aïssata Tall Sall ont évoqué la question migratoire. La Grèce est l’une des portes d’entrée des flux migratoires en Europe. Malgré les moyens déployés pour y faire face, ce phénomène persiste. Le ministre des Affaires étrangères grec a été très pragmatique lors de son discours. « L’Europe a intérêt à écouter l’Afrique sur la question migratoire ».

Cette courte phrase sous-entend la nécessité de multiplier des luttes conjointes, pour trouver une solution durable. Quant à son homologue Madame Tall Sall, elle s’est contenté de dire que « l’Europe ne devrait » pas fermer ses frontières de façon unilatérale. « Ceci favorise l’immigration clandestine avec toutes ses formes possibles. Si les pays passent leur temps à fermer leurs frontières, à empêcher les gens d’entrer, ils finiront par trouver une autre voie. Cette voie malheureusement, c’est celle des trafiquants, des réseaux de délinquants internationaux et de ceux qui organisent une véritable traite humaine contre les migrants », a estimé la ministre des Affaires étrangères sénégalaise. Selon l’avocate, la meilleure façon est d’ouvrir la migration légale, et essayer avec des politiques de soutien au maintien de ces jeunes dans leur territoire respectif.

Les mécanismes de lutte contre la migration irrégulière
Fonds fiduciaire d’urgence, Gmd, Pasped, Frontex, …

Ces dernières années, l’Etat du Sénégal a initié plusieurs projets de lutte contre la migration illégale. Cela se manifeste à travers la formation et l’employabilité des jeunes. Sur le plan de l’assistance et du contrôle aux frontières, il s’est engagé dans le démantèlement des réseaux de trafics, à travers le renforcement du contrôle des embarcations, le contrôle de l’espace maritime national, l’identification et le démantèlement systématique des réseaux de passeurs. Ces avancées sont facilitées par l’Union européenne, avec la mise en place en 2018 du projet de lutte contre la migration irrégulière à travers l’appui au secteur privé et la création d’emplois au Sénégal (Pasped).

Ce programme tripartite entre l’Italie, l’Union européenne et le Sénégal vise à donner aux jeunes une perspective de vie meilleure dans leur pays. Il est financé à hauteur de 27 milliards de Francs CFA et vise à faciliter la formation pratique, l’orientation et l’insertion professionnelle de 1200 jeunes sénégalais, dans six régions du Sénégal. Ce projet entre dans le cadre du Fonds fiduciaire d’urgence (Ffu), en faveur de la stabilité et de la lutte contre les causes profondes de la migration irrégulière et du phénomène des personnes déplacées en Afrique. Ce fonds a été créé en 2016 après le sommet de La Valette sur les migrations.

Le 18 mars 2022, lors du Salon international des industries et techniques agroalimentaires (SIAGRO) qui s’est déroulé au centre international du commerce extérieur (CICES), un agent de l’agence nationale de l’aquaculture (Ana) nous a confié que la plupart des jeunes qui tentent la migration irrégulière sont ceux qui habitent dans les régions côtières. « Avec la rareté du poisson la seule alternative pour eux, c’est de tenter l’immigration ». D’après l’agent, l’Etat a mis en place des fermes piscicoles dans ces régions. « Cela a permis d’insérer non seulement des migrants au retour mais aussi ceux qui veulent tenter ce voyage périlleux. « L’objectif est de créer plus de 1000 emplois ».

Le projet de « renforcement de la gouvernance inclusive de la migration au Sénégal », financé par l’Union européenne entre également dans ce cadre. Ce projet conjoint entre l’Etat du Sénégal et l’agence espagnole de coopération internationale pour le développement (Aecid) vise les migrants de retour et les potentiels migrants qui souhaitent investir dans l’aquaculture, l’aviculture et l’artisanat.

Le 23 février dernier, une délégation de cinq députés du Parlement européen de la Commission des budgets était en visite de terrain à Dakar. L’objectif était d’échanger avec les acteurs, sur les résultats et l’impact du Fonds fiduciaire d’urgence (Ffu). Lors de leur différente prise de parole, la phrase « nous ne refusons pas la migration, mais nous voulons une migration légale », revenait souvent. Rappelons aussi que du 09 au 11 février 2022, en prélude au Sommet Ue-Ua (17 et 18 du même mois), des Commissaires européens conduits par la présidente de la Commission européenne, Ursula Von Der Leyen, ont effectué une visite à Dakar.

Au cours de la conférence de presse, Ylva Johansson, la commissaire européenne chargée des affaires intérieures a émis l’idée du déploiement d’agents Frontex au Sénégal. Une première en Afrique, si cela se concrétise. « En cas d’accord du gouvernement sénégalais, l’UE pourrait envoyer des équipements de surveillance tels que des drones et des navires », a proposé madame Johansson. D’après la Commissaire européenne chargée des affaires intérieures, ces agents Frontex seront déployés aux côtés des forces maritimes sénégalaises pour lutter contre le réseau des passeurs. « C’est mon offre et j’espère que le gouvernement sénégalais est intéressé par cette occasion unique », a déclaré Ylva Johansson. La balle reste dans le camp du Sénégal pour concrétiser ce projet.

Fonds fiduciaire d’urgence (Ffu), en faveur de la stabilité et de la lutte contre les causes profondes de la migration irrégulière

Irène Mingasson, Ambassadrice de l’Union européenne au Sénégal, lors de sa visite de terrain avec les délégations du parlement de l’UE, du 23 février 2022.

« Nous voulons la migration qui n’est pas une aventure dangereuse »

« Ce fonds a été mis en place il y a quelques années pour répondre à une situation de crise de la migration irrégulière. Il accompagne les différents pans de la stratégie européenne et africaine, pour aborder toutes les problématiques et les questions qui sous-tendent la question de la migration. L’objectif principal, c’est de mieux gérer la migration mais dans le domaine positif.

L’objectif numéro 2, c’est de lutter contre la migration irrégulière c’est-à-dire lutter contre les trafiquants et les réseaux. Nous avons beaucoup développé la question avec le Sénégal et nous continuerons à le faire dans le domaine de la sécurité. Le troisième volet, c’est de développer la bonne gestion de la migration, les voies légales de la migration. Et pour cela, il faut s’entendre sur ce qui est une migration bénéfique de part et d’autre. Nous voulons la migration qui n’est pas une aventure dangereuse. Une tentative de migration qui coûte la vie aux personnes et beaucoup d’argent à leur communauté.

Le dernier volet, c’est celui de la création d’opportunités et surtout du choix. Il ne faut pas que la migration soit le résultat un peu incontournable d’une absence d’autres alternatives. Nous allons continuer à mettre cette création d’opportunité pour la jeunesse sénégalaise, au cœur de notre partenariat. Je parle au nom de toute la team Europe. Au cours des dernières semaines, nous avons reçu la présidente de la Commission de l’union européenne, accompagnée de cinq Commissaires européens, pour rappeler la centralité de cet enjeu jeunesse, cette priorité que nous accordons ensemble à la jeunesse africaine ».

Témoignages

Ibrahima et Amadou, deux jeunes qui ont tenté la migration irrégulière. Le premier n’a pas survécu. C’est sa mère et son ami qui ont témoigné comment Ibrahima a perdu la vie dans la méditerranée. Quant à Amadou, un migrant de retour revient sur ses deux tentatives sans succès.

« C’était mon unique garçon sur qui je comptais »
Ibrahima, un jeune de 28 ans avait quitté Sénégal en en fin août 2021 pour le Maroc. D’après sa mère, son fils ne lui a jamais parlé de son projet de voyage. « Il me disait tout le temps, qu’il doit m’aider à sortir de cette pauvreté », a confié sa mère. Le jeune célibataire n’avait aucun métier. Seul le Football qu’il pratiquait à fond. D’après son ami proche Naby, il raconte qu’Ibrahima a été contacté par un ami, en liaison avec un réseau de passeur établi au Maroc.

« C’est la veille de son départ qu’il m’a informé de son voyage par Avion. Si j’avais suffisamment d’argent j’aurais pu y aller avec lui, car je nourris depuis longtemps l’envie de me rendre en Europe », a confié Naby. Selon les informations recueillies auprès de ses parents établis à Castors (commune de Grand Yoff), une fois au Maroc, le Jeune homme a été orienté vers une pirogue qui se trouve à Dakhla (ville située au Sahara occidental) et qui doit rallier l’Espagne. « Ibrahima nous a contactés en nous demandant de mobiliser de l’argent pour ne pas qu’il rate cette opportunité. Mes filles et moi, avons pu lui envoyer 500 mille FCFA », raconte sa mère, inconsolable. Malheureusement, deux jours après, la famille a reçu l’appel annonçant que le « bateau » dans lequel Ibrahim se trouve, vient de chavirer. Une information qui tombe comme un couperet. « Moi il ne m’a jamais dit qu’il voyage en pirogue, mais plutôt en bateau. C’est l’unique garçon sur qui je comptais. Voilà qu’il est parti, ma vie ne sert à rien », regrette la vieille dame.

Amadou Touré, candidat à l’immigration illégale et actuellement commerçant au marché castors

« Aujourd’hui, grâce à mon petit commerce, je me suis marié et père de trois enfants »

Au marché castors (Dakar) Amadou Touré, un jeune d’une trentaine d’années vend des téléphones et accessoires au marché Castors. Ce jeune qui a tenté l’migration irrégulière, ne se hasarde plus jamais à tenter un tel périple. La première remonte en 2017, où lui et son ami Yankhoba ont profité de l’inattention de la sécurité portuaire pour s’engouffrer dans un navire qui se rendait au Brésil. « Ça a marché, je ne sais pas exactement le temps du trajet, mais on avait fait plus de deux semaines. Un bidon de 10 L d’eau, plus la farine de maïs faite à base de la patte d’arachide constituaient notre provision », raconte Amadou.

Mais leur séjour à Rio n’a duré que quelques heures. Dès que le bateau a accosté, les deux voyageurs ont été interpellés et mis dans un avion pour Dakar. « Si on parlait portugais ou anglais, on ne serait pas rapatrié car nous saurions bien nous défendre. En plus il n’y avait aucun traducteur pour faire passer notre message », confie le jeune homme. Pourtant, ce périple n’a pas calmé l’ardeur d’Amadou. Deux ans après cette aventure, il a été mis au parfum d’une pirogue à Mbour, qui cherche des candidats pour l’Espagne. « Le gars m’a dit qu’une pirogue doit se rendre en Espagne moyennant 450 mille.

Comme j’avais économisé pour mon projet de voyage, je n’ai pas hésité une seule fois », a expliqué le jeune homme. A l’en croire, ils étaient plus de 300 dans la pirogue. Beaucoup d’enfants et de femmes. La pirogue a démarré vers 4 heures du matin. Mais quelque chose va se passer, car le cinquième jour du voyage, le capitaine leur annonce qu’il a perdu le contrôle de la boussole et le mieux, c’est de rebrousser chemin. « Cette annonce a suscité des grincements de dents, après tant d’efforts fournis. Certains disent qu’il n’est pas question de retourner à Dakar, car ils ont fait un prêt. Mais quand le capitaine a dit qu’il ne veut pas voir tout ce monde perdre la vie y compris lui, tout le monde s’est ressaisi. « Au retour, la pirogue commence à prendre de l’eau. Une équipe s’est constituée pour évacuer de l’eau », relate le jeune Amadou.

La situation devient encore pire, même après avoir jeté une partie de leurs provisions dans la mer, la pirogue était en train de couler. « Avec la panique, certains ont commencé à se jeter dans l’eau pour nager. Beaucoup ont perdu la vie. Mais nous n’étions pas loin de la côte Marocaine car quelques minutes après, on a vu une grande lampe se pointant vers nous. Mais le mal était déjà fait car il n’y avait pas plus d’une centaine dans la pirogue. Ceux qui savaient nager s’en sont sortis sain et sauf », poursuit le candidat à la migration. Après ces mauvaises expériences, Amadou est revenu à Dakar pour reprendre ses activités initiales. « Aujourd’hui, grâce à mon petit commerce, je me suis marié et père de trois enfants. En tout cas, à chaque fois que je vois un candidat à l’immigration, je n’hésiterais pas à lui narrer mes mésaventures ».

La Banlieue, terreau propice des candidats pour la migration irrégulière.
Dans les pays Africains, les banlieues font partie des lieux qui sont délaissés par les politiques publiques. Moins de politique de création d’emplois, l’absence de petites industries ou des grands ateliers de fabrique et le difficile accès au financement. Finalement les jeunes perdent tout espoir et cherchent d’autres alternatives. A Grand Yoff (commune populaire de Dakar, avec 66 quartiers), nous avons effectué une enquête par questionnaire sur la perception et la motivation migratoire des jeunes. L’échantillon porte sur 30 jeunes dont l’âge varie entre 18 et 35 ans. Il faut noter que cet échantillon peut ne pas être représentatif, mais l’objectif est de savoir ce qui les pousse à tenter ce périple dangereux. Ainsi, nous avons posé les trois questions suivantes : « qu’est-ce qui t’attire en Europe ? », « par quel moyen comptes-tu t’y rendre ? », « avec un emploi sur place, vas-tu tenter la migration irrégulière ? »

Durant trois jours de collectes, les réponses à ces questions ont révélé les réponses suivantes : Pour la première question, ils ont tous affirmés qu’ils sont attirés par les meilleures conditions de vie en Europe contrairement à leur pays. Pour la deuxième question, 21 personnes ont affirmé qu’elles veulent y aller, mais non par la voie irrégulière. Les 9 restants ont déclaré que tous les moyens sont bons pour y aller. Pour la dernière question, 27 jeunes ont affirmé qu’ils n’ont pas besoin d’y aller une fois trouver de l’emploi garanti sur place.

Beaucoup ont insisté sur l’emploi garanti. Les trois restants ont estimé que l’emploi stable seul ne suffit pas car ils mûrissent l’idée de tenter la migration illégale même à leur risque et péril. Cette petite enquête montre que l’urgence demeure dans le financement des petits projets dans les banlieues. Si cela existe, la plupart des jeunes de la banlieue ignorent les processus d’accès aux projets de financement initiés par l’Etat. Soit par manque d’information, soit par la non prise en compte de la banlieue dans les ciblages. La lutte contre la migration irrégulière doit également être en partie, une compétence transférée dans les collectivités territoriales. Ces dernières maîtrisent mieux l’aspiration de ces jeunes dans la mesure où ils les côtoient quotidiennement et ont acquis beaucoup d’expériences dans des mouvements citoyens. Donc, le ciblage des jeunes de la banlieue dans les projets visant à lutter contre la migration illégale et la création des petites industries dans leur environnement peut être la meilleure solution pour non seulement réduire le banditisme mais aussi mettre fin à la migration irrégulière.

Baaba Maal artiste et compositeur sénégalais
« Cette jeunesse a besoin de l’aide et de l’écoute »

« Je pense que la question migratoire doit être un engagement de tout le monde puisque qu’elle interpelle tout le monde. C’est dans les grands centres et localités que les gens doivent être informés du danger chaotique de ce phénomène. Les leaders sont les premiers responsables. D’abord, ils doivent se parler pour trouver des solutions. C’est désolant de voir cette jeunesse fragilisée par la corruption, les conflits, le manque de soutien des autorités. Alors qu’on dit que l’Afrique c’est le futur, le continent qui regorge de ressources naturelles et humaines. Cette jeunesse a besoin d’aide, elle a besoin qu’on l’écoute, qu’on lui donne le pouvoir de s’exprimer et de dire ce qu’il veut et comment il veut que le monde de demain soit. Cette jeunesse aspire à aller de l’avant. Donc les chefs d’Etat africains doivent écouter leur jeunesse car on ne peut rien faire sans la jeunesse. Elle doit être au début et à la fin de tout processus de développement. Et cela manque souvent aux leaders africains ».

NB : il y a une incompréhension dans les concepts. De plus en plus l’Europe parle de migration illégale et irrégulière. Par contre en Afrique les médias et les autorités continuent d’utiliser le mot « immigration clandestine ». Un mot à connotation péjorative et stigmatisant.

Dossier réalisé par Fodé Bakary CAMARA

29 mai 2022


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