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POURQUOI LE MAL PERSISTE

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La vente de médicaments dans la rue est interdite au Sénégal. Malgré cette mesure, beaucoup de jeunes s’y adonnent. La raison est simple : ils y gagnent beaucoup d’argent. Les autorités, elles, croisent les bras.

« Tu prends deux comprimés le matin et deux le soir. C’est très efficace contre les courbatures ». Ce n’est pas un médecin ou un pharmacien qui donne ce mode d’emploi. Mais bien un jeune qui rassure une vieille dame qui peine à marcher. Thierno Ndiaye fait partie des centaines de jeunes qui s’adonnent au commerce illégal de médicaments. Ils sont visibles un peu partout dans les artères de Dakar. Sur le canal de Front de terre, en face de l’école Notre Dame de Liban, il attire les passants par une table remplie de médicaments : sudrex, diclofenac, ibumol, etc. des médicaments introuvables et méconnus dans les pharmacies. Après plusieurs années de galère, Thierno Ndiaye a fait de ce créneau son gagne-pain. « Auparavant j’étais laveur de voitures sur l’avenue Bourguiba. Nous avons été déguerpis par la mairie de Dieuppeul », narre-t-il sa mésaventure. C’est un jeune d’une vingtaine d’années, chétif, cheveux crépus. A l’en croire, il a été initié dans ce commerce par son ami. « Il m’a juste demandé une somme de 15000 FCFA pour commencer. En trois jours, j’ai appris comment ça marche », confie-t-il. Pour attirer les clients, il expose au-devant les paquets sur lesquels figurent le squelette de corps humain, des petits points qui montrent comment la gélule agit sur le nerf sciatique, l’estomac, etc. Non loin de Thierno Ndiaye, deux autres garçons sont assis côte à côte : Ils vendent aussi le médicament dit de « la rue ». Contrairement à Thierno, qui dispose d’une table, les deux autres ont confectionné une boîte de carton, posée sur un tabouret et dans lequel sont classés des médocs. Son ami. Un vieux jerrican sert de banc pour s’asseoir. « Nous, on n’a pas de place fixe. On cherche des endroits très fréquentés », dit Ndiaga. Le canal du Front de terre mène au marché Castors. « La plupart des commerçants qui rentrent chez eux le soir sont nos clients », explique-t-il.

L’analphabétisme ne constitue aucun obstacle pour faire ce commerce. A l’image de Thierno Ndiaye, Ndiaga et son ami n’ont jamais mis les pieds à l’école. « Les clients connaissent ce qu’ils achètent. Il suffit juste de leur expliquer la posologie », lance-t-il en s’esclaffant. Au Marché de Thiaroye, l’un des réceptacles des commerces douteux, le médicament est vendu avec beaucoup de méfiance. Diawara, détient une cantine où les petits détaillants viennent se procurer. « Jeunes, vieux, même les pseudo médecins dans le quartier ou les vétérinaires passent chez moi », mentionne-t-il. D’ailleurs, il évite l’affluence devant sa cantine. « Après l’achat, le client décampe rapidement. Ici, la police fait souvent des descentes inopinées », poursuit-il. Diawara est un récidiviste. Il a été arrêté à maintes reprises pour vente illégale de médicaments. « Désormais, je ne vends pas à une personne que je ne connais pas », dit-il, prudent.

Ça rapporte beaucoup

Si ce commerce est illégal au Sénégal, des mesures répréhensives sont loin d’intimider ceux qui s’y adonnent. « Il n’est pas facile d’abandonner les médicaments », admet ce vieux qui a passé une vingtaine d’années dans ce commerce. « C’est très rentable. Il n’y a aucune perte », avoue le sexagénaire. Quant à Ndiaga, dont les médicaments sont souvent confisqués par la police, il envisage de choisir un autre job. « Parfois, je peux décider d’abandonner mais le profit me pousse à continuer », dit-il.

Laxisme notoire des autorités

Interpellé sur cette recrudescence de vente illégale de médicaments, M. Faye, vendeur dans une pharmacie de la place, indexe plutôt les autorités. « C’est anormal de voir des individus qui ne savent ni lire, ni écrire vendre des médicaments. Avec tous les dangers que cela peut comporter, l’Etat ne fait rien », se désole-t-il. Selon lui, la santé de l’individu est sensible et les autorités doivent prendre des mesures pour mettre fin à ce désordre. Lors d’une de ses sorties, le ministre de la Santé et de l’Action sociale, Abdoulaye Diouf Sarr a été clair : « Les autorités sanitaires seront intraitables face à l’exercice illégale de la pharmacie et de la vente illicite de médicaments. » Au mois de novembre dernier, la Douane sénégalaise avait saisi de faux médicaments et de la morphine, d’une valeur de 51 millions de FCFA, entre Nioro et Sandiara. L’Afrique subsaharienne est la région la plus touchée par le trafic de faux médicaments, que l’Organisation mondiale de la santé (Oms) définit comme des « produits médicaux de qualité inférieure ou falsifiée ». Le fléau ferait plus de 100 000 morts par an sur le continent selon l’Oms.

Fodé Bakary CAMARA

16 décembre 2021


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