PRÉCURSEURS : KALAAJO ET TIGRE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

L’histoire court vite. En moins de deux jours, la semaine dernière, le Sénégal perdait coup sur coup deux de ses figures iconiques : l’industriel Abdoulaye Dia Kalaajo (49 ans) et le Tigre de Fass, Mbaye Guèye (75 ans). La nation toute entière leur a rendu hommage, dans un bel unanimisme qui en dit long sur le rôle et la place de ces illustres fils dans la société sénégalaise. Sans exagération aucune, ils furent des géants de l’histoire récente et immédiate, marquant de leur empreinte indélébile les secteurs dans lesquels ils se sont nettement distingués. L’un avait du panache. L’autre du bagout.

Envers et contre tout, ils ont poussé au progrès, parvenant à s’imposer comme des forces motrices motivés par le profond désir de changer l’ordre des choses pour améliorer l’ordinaire de vie des populations. Ils ont mené des combats dans des registres différents. Tous les deux avaient du tempérament et du caractère. Ils étaient de fortes personnalités ayant imprégné les nouvelles générations à des époques différentes. Certes ils ne se ressemblaient en rien. Mais ils avaient un socle commun en faveur d’une société plus ouverte, plus juste.

Mbaye Guèye a 22 ans lorsqu’il défie Robert Diouf, champion incontesté des arènes. Les langues se délient. Lui Mbaye Guèye, devenu le Tigre de Fass, y croit et, au soir de leur combat, au coup de sifflet de l’arbitre, il arme son poing et assène un vigoureux coup au lutteur sérère qui s’affale contre toute attente. Le public est stupéfait. Presque médusé. Le téméraire lutteur fassois entre dans la légende… La suite est connue : une ascension fulgurante, enchaînant les victoires et les succès qui le propulsent au pinacle.

Il devient incontournable dans le milieu impénétrable de la lutte d’alors. Il pèse, exige et obtient le respect des lutteurs qui s’honorent d’avoir en lui un leader hors pair. Désormais les cachets franchissent un nouveau pallier à coups de million de francs. Sa sortie fut accueillie avec un enthousiasme débordant. Selon lui, et en des mots simples, il justifie cette « avancée » par le fait que les lutteurs assurent le spectacle, donc ils doivent être mieux rétribués. Les promoteurs s’ajustent et découvrent en lui un esprit fécond à l’origine d’une révolution copernicienne de ce « sport de chez nous » sans âme, sans fraîcheur et surtout dépourvu de dynamisme.

Grâce à Mbaye Guèye, la discipline change de perspective et de dimension. Désormais, le lutteur envisage sa carrière comme un projet de vie et s’organise pour être acteur de sa propre transformation, conscient que par son job il arrive à se réaliser socialement. Le lead vocal du « SuperEtoile », Youssou Ndour l’a immortalisé dans une retentissante chanson populaire.

Le beau nom de Kalaajo circule dans divers cercles, sous les chaumières quand le musicien Baba Maal, inspiré par Dieu (comme il le dira) réussit par sa mélodieuse voix à cristalliser l’attention sur un phénomène nouveau, une étoile filante en la personne de Abdoulaye Dia. Diplômé de l’université, il se jette dans l’aventure et se découvre une passion d’entreprendre au détour des aléas de vie. Il revendique son appartenance à une époque et à une génération où le mot d’ordre est justement d’agir et non de subir.

Par l’entreprise, il se fixe des horizons et décline une forte ambition, brassant plusieurs affaires à la fois avec une stratégie éprouvée de placement, un sens élevé de l’investissement judicieux, un flair hors pair et une rare intuition dans le choix des équipes opérationnelles devant l’entourer. Il avait un sens aigu des affaires mais plaçait le coefficient humain au centre de ses initiatives. Quelqu’un n’a pas hésité à l’affubler du sobriquet de « bienfaiteur ambulant » tant le social imprègne ses actes au quotidien.

De son vivant, il a repoussé les limites du pessimisme et des espoirs plafonnés. Il parlait peu mais juste. Les auditoires auxquels il s’adressait appréciaient son propos fleuri de solutions avec la rhétorique en moins. Sans forcer le trait, il a bousculé le vieux schéma de l’accumulation primitive du capital. Ceux qui se voyaient un avenir le prenaient pour leur héraut.

Kalaajo, doué pour l’anticipation et la délégation, combinait avec réalisme conjonctures et conjectures. Il jonglait avec une rare dextérité les minimas (risques) et les maximas (expansion). Fin observateur des dynamiques économiques, il agissait avec doigté pour être toujours proactif, dans le mouvement perpétuel convaincu que l’action prime sur la spéculation qui est à ses yeux une « inquiétante source d’inhibition ».

Il comprenait le désir d’horizons des jeunes Foutanké. Face au désert industriel dans cette aire pourtant prédisposée à la manufacture en raison de son énorme potentiel agricole, Kalaajo sentait monter chez les jeunes une soif inextinguible de liberté qu’il a appréhendée avec lucidité. Il pressentait les choses et les situations. Il aura su se rendre disponible et disposé à l’égard des jeunes séduits par sa capacité à défier les convenances sans renverser la table. Il composait avec toutes les forces et tirait le meilleur d’elles.

Jamais il n’a craint d’être seul. Au contraire, il exerçait à son corps défendant un charme inépuisable sur les divers publics auxquels il s’adressait au hasard de son volumineux agenda de chef d’entreprise, de dirigeant de société, d’élu local et de leader transcendant les clivages et les cloisons. Ses franches performances d’industriel l’ont aidé à franchir le pas en politique en y appliquant des recettes inédites mais opérantes. Il s’empare de la mairie de Démette avec brio et s’entoure des meilleurs pour impulser une politique de développement local.

Plus il entrevoyait l’avenir, mieux il était écouté. La commune sort de l’ombre et de l’anonymat. Mieux, elle se décloisonne et se réinjecte dans l’ensemble national avec l’essor des infrastructures routières dans toute l’île à Morphil. Bien entendu, l’enjeu est d’abord intérieur, en raison des fortes rigidités d’un Fouta, toujours hermétique aux influences. En privilégiant dans sa démarche les défis extérieurs, il est parvenu à faire bouger les lignes. Du coup, l’entreprise devient le levier transformationnel qu’il a su manier avec dextérité. Le dossier de la terre l’a également passionné. Mais pas pour les mêmes approches, désuètes. Il privilégiait une mise en valeur graduelle et démonstrative pour desserrer l’étau et ainsi atténuer les crispations identitaires et foncières sur ces vastes étendues.

Par leurs parcours atypiques, feux Abdoulaye Dia Kalaajo et Mbaye Guèye, Tigre de Fass laissent pour la postérité des œuvres à entretenir et à parachever. Pour la postérité, le leg doit être une leçon de vie. L’un a eu une vie courte mais ô combien frappante en ce qu’elle fut créative et plurielle quand l’autre a eu la sienne plus linéaire et solitaire à fort impact toutefois. Ils ont su très tôt porter haut le flambeau de l’indispensable changement de mentalités, notamment dans la jeunesse qui, laissée à elle-même, peut peu. Elle n’a que son volontarisme.

Grâce sera rendue aux deux d’avoir agi avec force pour faire bouger les lignes. Au début, ce n’était pas évident, au regard des forteresses qui jalonnaient leurs parcours respectifs. C’était des précurseurs.

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