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QUAND FELWINE SARR PENSE L’INDISSOCIABLE

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Felwine Sarr a encore produit. « La saveur des derniers mètres » est son dernier ouvrage profond comme son style, son statut d’intellectuel africain, mondial. Voyage avec… voyageur.

« Le bateau est en sécurité quand il est au port », écrit Pablo Coelho. Mais ce n’est pas pour cela qu’ont été construits les bateaux. « Dites ça à un fils de Niodior qui préfère plus les pirogues qu’au bateau, il vous répondra tout de suite : “io” ! » Mais cette grande odyssée commence d’abord par une quête, celle du pain. N’en voulez pas à un sérère s’il décide de partager dès le début de son ouvrage ce malheureux épisode. La veille de son départ n’a pas été du tout clémente. Mais cette « violence » alimentaire est « accoucheuse de l’histoire » ! L’histoire, c’est d’abord l’espace-temps. Il est mouvant, racé et surtout métissé. Le narrateur n’est pas un apatride, mais plutôt un citoyen du monde. Quand l’écriture transcende les frontières, les nationalités se mettent au pas et affichent leur mollesse. Voyager, c’est un accomplissement ! Le lecteur aussi est dans les valises de l’écriture. Ne dit-on pas : « Lire, c’est voyager ; voyager c’est lire ». Et là, on découvre que le monde est un TOUT. Les difficultés des étudiants à l’Université nationale autonome du Mexique sont semblables à celles des universités sénégalaises toujours en ébullition. Felwine Sarr nous montre que la téranga n’est pas une exception de chez nous, c’est aussi une tradition chez les latino-américains. Le monde appartient au métissage, n’en déplaise aux bâtisseurs de murs entre les civilisations. « L’orgueil d’être différent, disait Léopold Sédar Senghor, ne doit pas empêcher le bonheur d’être ensemble ». Les frontières n’existent pas sur terre, elles sont peut-être dans l’espace. Et même dans les airs, notre environnement social et sociétal obéit à celui décrit par le narrateur dans l’avion. La convivialité dans la distance. Faire communauté ensemble, mais ne pas se mélanger. Les regards parlent plus que la parole qui se tait. Parler, c’est le premier étage de la sociabilité. « Parler, selon l’auteur, c’est d’abord reconnaître l’autre ».

Felwine et le migrant

Pourquoi cohabiter donc ? Cette question voyage dans cet ouvrage. Le besoin, certes. Comme disait Kant, l’insociable sociabilité des hommes. L’auteur pense et panse cette relation en mettant le curseur sur les communautés insulaires qui se trouvent dans les villes du monde. Une mosaïque de nationalités qui s’emmure dans le silence des services. Le langage se tasse de même que la parole. Adieu la communication, Adieu également la sociabilité. Nous échangeons, mais nous ne parlons pas. Nous pensons exister, et pourtant, avec ce rythme, nous sommes ! Un mot peut sauver des vies. La rencontre entre l’auteur et ce migrant nigérian à Mantoue constitue l’image la plus achevée. Le contact humain, le besoin d’être regardé et vu, d’être considéré, d’avoir un interlocuteur dans ce monde en transmutation sauve. Et peut-être, grâce à ce “you are my brother”, cet africain a tracé une nouvelle voie à sa vie. Le tableau reste noir malgré tout. Le capitalisme est passé par là. « Le jour où l’extrême prévenance sera gratuite, sans prix, du simple fait de l’humanité de l’autre, est encore loin ». Le lointain attire, le proche étouffe, la distanciation sociale prend de l’effet. Mais elle ne confine pas cette volonté de fuir, d’échapper à la misère des oubliés. L’envie de fuir, une envie fatale qui n’estompe pas la volonté des jeunes de Niodior à braver le grand bleu. Même s’il faut être enterré dans le cimetière bleu. Rejoindre l’autre rive, vivre comme l’autre reste toujours un mirage. Dans le désert, on croit apercevoir l’oasis. Dans la mer, on croit caresser la réussite. Malgré l’encre qui a beaucoup coulé sur ce sujet, l’impossible est toujours possible pour les candidats. C’est parce que l’auteur le mentionne si bien. « La société occidentale a bousculé notre imaginaire ».

Eloge du partage et des identités

Les traces de l’impérieux devoir de vaincre la colonisation sont bien définies dans ce chef-d’œuvre qu’est Afrotopia. Les batailles commencent par la culture, le rapatriement de notre imaginaire. Notre indépendance nous a été volée de même que les œuvres africaines. Les luttes ne sont pas asymétriques, elles sont parallèles. L’une ne va pas sans l’autre. Le récit au Cameroun, pays colonisé par trois pays, montre bien les ravages de la colonisation et de l’esclavage. Les stigmates occupent même une place dans l’hymne national. Ce chant est-il d’ailleurs à la gloire de l’indépendance ou de la dépendance ? Les mots et leur utilisation ont leur sens. Il faut se libérer de ses chaînes. La pire des prisons est celle que l’on ne voit pas. L’esclave est toujours dans les cages de la pensée de l’autre. La saveur des derniers mètres n’est pas seulement un récit de voyage, c’est aussi un récit de vie. L’auteur, c’est le narrateur. Il prend la responsabilité du discours narratif. Cahier d’un retour au pays natal ! Le beau village de Niodior, lieu où le vent du fleuve fouette les pages, lève le voile sur les traditions ancestrales qui attendent encore de renouveler les gardiens du temple.

La question de la transmission reste en suspens. Mais Felwine, « l’aimé de tous », a saisi l’importance du legs. Illustration, cet ouvrage. La saveur des derniers mètres, c’est l’éloge du partage et des identités. Il pouvait ne pas être écrit, « les grands écrivains négro-africains n’ont pas beaucoup conquis avec leurs imaginaires ces territoires d’ailleurs », raconte l’auteur. Mais notre existence sur terre à un sens. Il est résumé à la page 118. « Considérer que tout m’a été gracieusement donné. La vie, le temps imparti, l’air que je respire, les mots de la langue que je parle, les pensées qui me viennent à l’aube, le sourire fugace, ce soleil que je hume. À mon tour, de ce vécu, il va bien falloir que je partage les fruits de saison. C’est pourquoi, pour moi, est fondamental le geste de la transmission. J’ai vécu, j’ai creusé, et il me semble qu’il y a quelque chose que j’ai touché, vu, reconnu, trouvé, qui m’a aidé à vivre et qui pourrait être utile à autrui. Puisque je dois partir un jour, pourquoi le garder pour moi ? J’ajoute, si possible, à la vie qui m’a été donnée, du viable, des provisions pour approfondir et en densifier la texture. Seulement, ce qui ajoute de la vie à la vie ne semble digne d’être transmis ». Mexico, Istanbul, Lisbonne, Dakar, Niodior, Saint-Louis du Sénégal, Port-au-Prince, Yaoundé, Conakry, Kampala, Naples, Cassis, Le Caire...Vous y étiez Felwine Sarr. Nous aussi !

Par Papa Alioune SARR

5 janvier 2022


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