REMISE EN SELLE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

À pas feutrés, l’hivernage s’installe. Avec ces fortes chaleurs, de surcroît étouffantes, l’idée d’une saison pluvieuse fait son chemin. Au grand plaisir des paysans attentifs certes à la météo mais plus regardants sur les facteurs de succès d’une campagne agricole en laborieuse gestation.

Un décalage vertigineux s’observe. Avant, il y avait plus d’enthousiasme et de solennité dans l’amorce des préparatifs du paysage rural. Les acteurs s’y prenaient plus tôt pour cerner tous les facteurs et autres aléas, susceptibles d’affecter les terres, les semis, la germination, les cultures, les floraisons, l’épiaison, les récoltes. Tout se préparait à temps pour cerner en amont les difficultés qui pouvaient entraver les succès de campagnes agricoles.

Le compte à rebours égrenait les jours et à chaque étape correspondait un cycle d’activités. A l’arrivée, les dispositifs atteignaient le pays, fin prêt avant que le ciel n’ouvre ses vannes. Les ministres impliqués connaissaient du bout des doigts leurs dossiers ficelés non sans doigté avec des collaborateurs bons connaisseurs du monde rural. Tous s’évertuaient à simplifier les équations complexes quelles qu’en furent les difficultés. L’écrin de verdure valait bien ce travail d’orfèvre.

Au pilotage ou à la manœuvre il y avait des plénipotentiaires d’envergure : de feu Habib Thiam à Robert Sagna, en passant par Famara Ibrahima Sagna, feu Amath Sall et Pape Abdoulaye Seck, il y avait du répondant dans les gouvernements respectifs auxquels ils appartenaient. Avec maestria, ils faisaient face, maitrisaient les dossiers et se montraient à la hauteur pour traduire la vision du Chef de l’Etat sous l’impulsion de Premiers ministres qui n’étaient pas en reste. Il y avait vie et envie.

Mieux, le lancement des campagnes agricoles équivalait, en terme de notoriété et d’audience, à la rentrée des Cours et Tribunaux ou à l’ouverture des classes. D’une saison à une autre, la donne politique ou climat peut changer mais pas l’espoir du paysan. Pour lui les beaux jours sont toujours attendus. Même si des aléas interfèrent : pléthore d’intermédiaires, retard dans la distribution des semences et des intrants dont la qualité reste souvent douteuse.

Le nombre d’acteurs croît à vue d’œil. Preuve que le secteur et les filières qu’il englobe attire davantage de monde. L’agriculture connaît un regain d’intérêt. Un désir de reconversion se manifeste chez nombre de gens souvent issus des milieux urbains.

De plus en plus, ceux-ci colonisent l’espace rural. Par ailleurs, la crise sanitaire a accentué la prise de conscience de la souveraineté alimentaire. A conquérir par nécessité. Celle-ci passe par un accroissement des cultures vivrières. Plus de production et moins d’importation sont les termes de l’équation posée à la fois aux décideurs et aux acteurs. Ils connaissent la donne et mesurent les enjeux.

Tous prônent des actions concertées, dans l’immédiat. Car il y a urgence. Déjà le bassin arachidier est suffisamment alimenté, à près de 80 % en intrants agricoles. Qu’il s’agisse de Kaolack, Nioro ou Guinguinéo, les pluviométries de l’année dernière justifient la diligence des opérations d’autant que les premières pluies tombées sont largement réparties dans la région. Diourbel et la zone est du pays attendent leur tour. Plus à l’est et vers le sud, la saison des pluies s’est installée sans qu’il soit possible (pour le moment) de savoir la variété des semences enfouies et les superficies emblavées.

Si la pandémie de Covid-19 a eu un effet anesthésiant, le réflexe de survie a constitué un effet dopant. En d’autres termes, la volonté collective a prévalu. Le pouvoir politique le sait d’autant qu’il redoute d’être submergé d’urgences. L’Etat a de ce fait injecté 60 milliards de francs CFA en 2021 dans la campagne.

À défaut d’efficacité, la question agricole risque de s’inviter dans les débats politiques ou électoraux en vue, d’autant que le monde paysan constitue un vivier de choix. Pas de répit donc. D’autant que la reprise n’est pas encore effective sur les marchés internationaux de céréales, notamment le riz et l’arachide. Ces deux spéculations tiennent la vedette dans les campagnes agricoles. La promesse de vie paisible viendrait d’une solution circonstanciée et non d’un coup de menton.

Pour avoir vécu la crise sanitaire et le gel d’activités qu’elle a engendré, le pouvoir en place n’ignore rien de ce qui pourrait advenir dans un pays mité par le dénigrement et la polémique permanente. Pour y remédier : agir solidairement en remettant l’agriculture au centre avec une bonne organisation des filières et la renaissance des terroirs.

Ce qui doit se faire en amont n’a de valeur que si, en aval, l’embellie est au rendez-vous. L’expression des besoins oriente les offres. En faisant sauter le plafond de verre, la vérité des prix gouverne le marché qui n’est plus assujetti aux humeurs de marchands véreux.

Ces derniers, sans être des acteurs de premier plan, n’en constituent pas moins des pourvoyeurs de moyens qui se jouent des lenteurs bureaucratiques pour « émerger » comme un corps incontournable. Ils font la pluie et le beau temps. « A la place du cœur, ils ont le portefeuille », indiquent des observateurs avertis. L’édition 2021 de la campagne agricole se différencie des précédentes par la singularité du contexte actuel marqué par des pénuries, une hausse des prix et une vulnérabilité qui s’étend à de larges couches sociales.

Le secteur productif avait un genou à terre un an après le confinement. L’activité reprend timidement. De même que l’espoir. Mais les aléas conjoncturels persistent au point que toute l’économie s’expose à une grosse vulnérabilité. Les banques avaient cessé de financer le haut de bilan des rares entreprises qui osaient encore s’activer quand tout ralentissait. Certaines d’entre elles avaient renoncé à des commandes de matières premières, de pièces ou de produits semi finis.

Des prévisionnistes n’excluent pas de voir ces mêmes entreprises puiser dans leurs stocks plutôt que d’entreposer. Qu’est-ce qui pourrait advenir si les stocks s’épuisent et que la production ne se relance ? Cette perspective hante chefs d’entreprises, fournisseurs et secteurs intermédiaires. Or dans le secteur agricole, la planification des cultures et des productions obéit à une lisibilité de la conjoncture. Les fragilités actuelles démontrent une réelle vulnérabilité de l’économie sénégalaise fortement tributaire du secteur primaire.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la faiblesse de notre économie constitue également sa force de repli si une inversion des facteurs est amorcée. Le temps est venu de s’imposer une discipline en exigeant une transformation des ressources naturelles. Ce qui garantirait plus d’emplois (le plein emploi ?), plus de revenus et requalifierait la force de travail disponible.

Une remise en selle d’une économie encore tributaire de biens des facteurs exogènes. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres…

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