REVERS DE FORTUNE

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Dos au mur, l’Europe se barricade et sonne l’alerte ! Elle se sent envahie. Elle a peur de l’étranger : l’autre ! L’enfer… Etrange monde occidental qui prospère lorsqu’il s’enferme et ne s’ouvre pour prospecter qu’en cas de pressants besoins. Comme pour se dédouaner, le vieux continent, non content de dresser des obstacles, allonge la course en la rendant haletante à ceux, nombreux, qui veulent se retrouver… du bon côté.

L’Afrique, elle, a bon dos. Perçue comme une base arrière, elle voit arriver sur son sol, Chinois, Russes, Indiens, Turques, Brésiliens, Israéliens, Américains et Européens. Européens ? Bien entendu… Car eux, bien plus que toutes les puissances, s’évertuent à stigmatiser les Africains, à les rejeter ou à ériger des murs invisibles pour contenir les flux migratoires. Le feu vert donné en 2004 au projet Frontex permettait à l’Europe et aux pays associés à l’espace Schengen de protéger leurs frontières extérieures tout en harmonisant les contrôles par une surveillance accrue et renforcée. Le budget annuel alloué à ce « Mur de Berlin » invisible avoisine les 500 millions d’euros.

Erigé en Agence, Frontex analyse pour le compte de l’Europe les risques, les évalue et dresse un schéma des tendances de l’immigration clandestine. Au nombre de ses prérogatives figure en bonne place la coordination des opérations conjointes par un déploiement impressionnant d’équipements dans ce qu’il est convenu d’appeler à Bruxelles « la réaction rapide ». Comme si cela ne suffisait pas, des forces politiques jusque-là marginales prennent le relais et amplifient la menace de l’immigration en pointant les étrangers comme la véritable source du mal vivre européen.

En vérité, ce ne sont que des bouc-émissaires d’une féroce hostilité qui s’abat sur eux. La gauche en Europe n’est plus que l’ombre d’elle-même. A chaque consultation électorale sa représentativité faiblit au profit d’une droite extrême en phase avec l’opinion majoritairement acquise aux thèses de riposte frontale à l’immigration perçue dans ces cercles comme de l’envahissement. Fait inédit, la droite, perdant pied et pouvoir, n’exclut plus le rapprochement « honteux » pour sauver les apparences, quitte à renoncer à ses propres principes.

Ce besoin de souffle a poussé l’extrême droite décomplexée à revendiquer une surprenante proximité avec les ultras conservateurs américains adeptes du mouvement suprémaciste blanc incarné par Steve Bannon, responsable du site Breitbart News qui a fortement soutenu la campagne victorieuse de Donald Trump aux Etats-Unis. Les forces rétrogrades progressent quand le système lui-même vacille. Détail amusant : au cours d’une récente tournée européenne centrée sur les valeurs de la suprématie, le Conseil Supérieur de l’audiovisuel (CSA) estimait que l’ex-stratège politique de Donald Trump invité en France par le Rassemblement National (RN) s’exprimait en tant que soutien à Marine Lepen et comme tel, sa prise de parole devrait être décomptée du temps d’antenne de cette formation politique.

Plus aucun doute n’est permis sur les accointances transatlantiques et les convergences dans la perception des enjeux géostratégiques mondiaux.

Steve Bannon qui a repris du service à Breitbart après sa retentissante démission de la Maison Blanche en août 2017, sillonne aujourd’hui l’Europe pour « vendre » son projet messianique à des dirigeants plus portés vers la passion que vers la raison.

Cette manière de voir a fait une victime collatérale en la personne du célèbre banquier français d’origine ivoirienne : Tidjane Thiam, Président exécutif de la banque Crédit Suisse, éclaboussé par un rocambolesque scandale qui a failli l’emporter. Brillant polytechnicien, Tidjane Thiam fait autorité dans les milieux bancaires et financiers. Et, il inspire le respect. Certes, il est l’artisan de la relance du Crédit Suisse en réorientant l‘activité sur la gestion des grandes fortunes. Cette niche fait l’objet d’une féroce concurrence entre banques dans laquelle, dit-on, Tidjane Thiam disposait d’une longueur d’avance incomparable. Il va de soi qu’un tel marché aiguise des appétits et le positionnement avantageux du banquier franco-ivoirien ne réjouit guère les tenants de l’idéologie suprémaciste.

Très vite, une rivalité s’installe entre lui et le numéro trois de la banque qui, déstabilisé, finit par démissionner en allant rejoindre la banque concurrente UBS, sans toutefois observer le délai de carence requis. La presse de Suisse s’en mêle et vitrifie le patron du Crédit Suisse, le « mal aimé » de la jet set helvète qui n’a dû son salut qu’au rapport de l’enquête qui l’a clairement mis hors de cause.

Pour en avoir mis plein la vue aux Africains et au reste du monde Tidjane Thiam avait tout pour plaire. Il se croyait hors d’atteinte des fourberies et des quolibets. Et le voilà, hélas qui découvre la haine et le racisme alimentés par des cercles intellectuels à l’influence grandissante. En France, l’archétype de ce racisme à rebours n’est autre que Eric Zemmour pamphlétaire à la plume acerbe, invité fréquemment dans les médias parisiens qui, pour la plupart, ont renoncé à l’équilibre dans le traitement de sujets sensibles.

Comble de paradoxes dont seule l’Europe a le monopole : au moment où Tidjane Thiam est jeté en pâture aux « chiens », la star planétaire Rihanna est plébiscitée par le géant français du luxe LVMH. Le propriétaire du Groupe, Bernard Arnault, se félicite du partenariat scellé avec cette fille des Caraïbes, originaire plus précisément de Barbade, au succès retentissant avec plus de 70 millions de fans sur Instagram, selon WWD, la référence de la mode américaine.

Deux poids, deux mesures ? Peut-être pas. Car tous les deux, connaissent du bout des ongles l’univers impitoyable des affaires. Rihanna tout comme Tidjane Thiam sont dotés d’esprit d’entrepreneur, de compétence de dirigeants et de leadership qui impressionne. L’un a redressé les comptes d’une banque dans un contexte moins évident, l’autre a crée une marque d’accessoires de mode qui a stupéfié le monde par l’originalité du positionnement commercial et surtout par l’engouement suscité.

L’Afrique a bon dos avons-nous dit. Les anciens de la Banque Lehman Brothers, à l’origine de la crise systémique de 2008, se sont reconvertis dans le courtage, le placement et le conseil stratégique avec en ligne de mire l’Afrique et ses potentialités. Ils sillonnent le continent avec une déconcertante facilité.

• Nous ne saurions terminer sans saluer la mémoire de l’ingénieur financier Gabriel FAL, mort le 24 Septembre à Paris. Puisse son œuvre lui survivre pour pérenniser son immense esprit créateur.

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