RIPOSTE CONTRE LA COVID : ABDOULAYE DIOUF SARR EN PLEIN DÉSERT

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GESTION DE LA PANDÉMIE

Dès le départ du Dr Aloyse Diouf parti à l’OMS, une petite polémique naissait autour de l’atmosphère au sein du ministère de la Santé. Vite éteinte par les assurances du concerné, elle est relancée ces derniers temps, avec la mise en écart et les départs en série de figures de proue du dispositif de riposte contre la pandémie de Covid 19. Pr Moussa Seydi à l’écart, Dr Marie Khémesse Ngom Ndiaye en retrait, Dr Bousso parti dans une ONG internationale où il occupera un poste pour l’Afrique de l’Ouest, Dr Ousmane Guèye éjecté du SNEIPS... le vide s’est rapidement fait autour du ministre de la Santé et de l’Action sociale, désormais étrangement esseulé dans une bataille loin d’être maitrisée et avec une communication des plus inquiétantes.

Exemplaire dans la gestion au début de la pandémie de Covid 19, le Sénégal semble de plus en plus débordée par la crise sanitaire. Inquiétante illustration de ce virage dangereux imposé par la troisième vague : les principales têtes de gondoles de la communication autour du dispositif de riposte sont aujourd’hui à l’écart ou en retrait. Autour du ministre de la Santé et de l’Action sociale, Abdoulaye Diouf Sarr, le vide semble désormais abyssal... À force d’attirer toute la lumière sur lui, le voilà désormais bien seul sur scène.

Les Sénégalais ont vite fait de jubiler, croyant avoir vaincu le virus qui perturbe le monde depuis son apparition à Wuhan, en Chine. Depuis quelques temps, le pays est embourbé dans une 3e vague aux allures inquiétantes et l’organisation de la riposte sanitaire semble loin d’être maitrisée. Les populations ont très vite rabattu le masque, laissant le virus Delta prendre ses aises, tandis que les autorités donnent l’air d’avoir perdu le fil. Du coup, les records de nouvelles contaminations s’enchaînent. De 476 cas quotidiens, effaçant les 402 connus lors de la 2e vague, l’explosion de cas a dépassé les 1700 cas en jour, dans cette nouvelle flambée.

"Si chaque jour on doit avoisiner le millier de cas..."

Sur les deux dernières semaines, il n’y a eu qu’un seul jour où le nombre de nouvelles contaminations recensées n’a pas dépassé la barre des 500 cas (le 12 juillet, 334 cas). De quoi faire lancer au ministre de la Santé, invité spécial de la RTS, une alerte aux allures de constat d’échec : « Si chaque jour on doit avoisiner le millier de cas, les CTE, quoique nombreux, seront bientôt submergés. Le personnel de santé sera très fatigué et la prise en charge sera très difficile. Je demande aux sénégalais de revoir leurs comportements ».

Le constat est là : dans le cadre de la communication sur la pandémie, le ministre de la Santé est étrangement esseulé, avec la perte de la plupart de ses lieutenants qui incarnaient une certaine assurance dans le dispositif de riposte. En première ligne, son ex Directeur de Cabinet, Dr Aloyse Waly Diouf, qui, d’une voix rauque, rappelait aux populations que le virus était toujours parmi nous, à travers la lecture quotidienne du communiqué officiel sur l’évolution de la pandémie, est le premier à avoir quitté la barque. Recruté par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Dr Diouf a annoncé sa démission en juin 2020, avant de quitter le département de la Santé.

Polémiques avec Pr Seydi, Marie Khémesse en retrait

Puis, il y a le retrait nettement visible du Professeur Moussa Seydi, chef du service des maladies infectieuses du CHNU de Fann à Dakar, président du Comité scientifique Covid-19 du ministère de la Santé, et responsable de la prise en charge des malades atteints par le coronavirus. Le "guérisseur’’ avait fait parler de lui, quand il avait annoncé la décision d’utiliser l’hydroxychloroquine associée à l’azithromycine. Un remède théorisé par le très controversé médecin français Didier Raoult, mais qui a opéré des miracles au Sénégal avec des chiffres de guérison très rassurants de jour en jour. Depuis, le célèbre infectiologue a pris ses distances avec la communication autour de la gestion de la pandémie, s’occupant davantage du service des maladies infectieuses (SMIT) dont les nouveaux locaux ont été récemment réceptionnés et inaugurés par le chef de l’Etat.

Connu pour son discours direct et sans fioritures, le Pr Seydi ne manque pas, de temps à autre, de jeter un pavé dans la mare pour constater et dénoncer de graves manquements, notamment en termes d’équipements des Centres de traitement. Un discours qui, visiblement, gêne la tutelle au plus haut point. Sa dernière salve contre les pannes récurrentes d’oxygène, à Fann, Dalal Jam et ailleurs, a été jugée de très mauvais goût en haut lieu, au point d’obliger le Directeur de l’hôpital Fann à une sortie en guise de réponse.

DR BOUSSO COOPTÉ PAR LA FONDATION DE BILL GATES

Autre figure de premier plan en retrait : Docteur Marie Khémesse Ngom Ndiaye. La directrice de la Santé publique est devenue presque aphone, après avoir fait un puissant discours d’alerte, en mai 2020. Alors présentée comme la Dame de fer du dispositif de riposte, elle est aujourd’hui à l’écart, comme plusieurs de ses pairs.

Le dernier départ en date est celui du Dr Abdoulaye Bousso, un autre symbole du dispositif autour du ministre de la Santé, auquel les Sénégalais s’étaient habitués lors des deux premières vagues. Lunettes bien vissées, discours posé et cohérent, Dr Bousso, ex-Directeur du Centre des opérations d’urgence sanitaire (COUS), expliquait au détail près le plan de riposte. Aujourd’hui remplacé par son adjoint, Dr Alioune Badara Ly, médecin épidémiologiste, Dr Bousso qui avait déposé une demande de disponibilité au mois de mai dernier, entame une nouvelle page de sa carrière avec une ONG américaine financée par la fondation Bill & Melinda Gates, "Resolve to Save Lives", qui se targue d’être une initiative mondiale de santé publique avec une mission : sauver des vies, prévenir des millions de décès dus aux maladies cardiovasculaires et aux épidémies, en mettant l’accent sur l’accélération de l’action par la rapidité, la simplicité et l’échelle dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Dr Bousso occupera, au sein de l’ONG, la fonction de Conseiller technique senior Afrique de l’Ouest.

Last but not least, Dr Ousmane Guèye, précédemment directeur du Service national de l’Éducation et de l’Information pour la Santé (SNEIPS), a été éjecté de son poste, le 26 mai dernier, pour être nommé Directeur de l’hôpital de Pikine.

"Les agents de santé sont réduits à leur plus simple expression"

Aujourd’hui, la communication du gouvernement sur la gestion de la pandémie de Covid-19 est de plus en plus critiquée face à l’explosion de cas, accrue par le virus Delta ou virus indien, et qui s’est amorcée depuis le mois de mai dernier. Seydou Nourou Sall, Docteur en Sciences de l’information et de la communication, déplorait, dans un quotidien de la place, le changement brusque dans la stratégie de communication des autorités sanitaires : « Au début, on les a trop entendus, ils étaient même devenus des stars, pensant qu’ils avaient réglé le problème. Mais maintenant, on ne les entend plus et c’est une erreur de communication. Il faut que les gens les entendent, parce que c’est eux qui gèrent l’aspect sanitaire. Mais on a l’impression qu’ils ont abdiqué, et c’est un mauvais signal pour le moral de la population ».

Pour le Secrétaire général du Syndicat autonome des médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes du Sénégal (SAMES), il y a de quoi s’arracher les cheveux. Dr Amadou Yeri Camara dénonce particulièrement le "débarquement" du Dr Ousmane Guèye, précédemment directeur du Service national de l’Éducation et de l’Information pour la Santé (SNEIPS), qui est aujourd’hui nommé Directeur du Centre hospitalier national de Pikine.

"La médecine, elle est très spécifique, et on l’a déjà dénoncé, s’éructe-il, interrogé par Emedia. On a vu que sur le top management, vraiment, les agents de santé sont réduits à leur plus simple expression. Je pense que si vous citez les cinq ou les sept premières personnes les plus importantes du ministère dans la chaîne hiérarchique, il n’y a pas de médecins, il n’y a pas de pharmacien. Donc, ça on le dénonce et on va continuer à le dénoncer. Ce qui est le plus dérangeant, le plus problématique, c’est qu’on a débarqué même le chef du SNEIPS en pleine crise sanitaire. Et, on ne le comprend pas."

"On n’est pas un ministère politique... Les techniciens doivent être aux avant-postes"

Ce, d’autant plus que fulmine-t-il, "c’est quelqu’un qui se démenait d’une manière extraordinaire. Il maitrisait et on le change en pleine crise. Ça c’est vraiment une erreur magistrale. Et la personne qui vient, elle est obligée de réapprendre. On l’a dénoncé. On n’est pas un ministère de la Décentralisation, on n’est pas un ministère politique. Les techniciens doivent être aux avant-postes pour donner la bonne explication. Si on peut s’accommoder d’avoir un ministre qui ne soit pas technicien, les autres postes en tout cas prioritaires doivent être dévolus aux techniciens qui ont fait leurs preuves, qui sont expérimentés."

"Mais si vous prenez quelqu’un qui est d’un autre domaine qui vient mais tout ce qu’il dira, on va le lui écrire. Il n’aura pas sa propre expérience. Il ne pourra pas développer ses propres idées. Il ne va pas utiliser son vécu alors qu’on a des personnes au moment où on est en train de changer des personnes, nos techniciens sont en train de travailler pour l’OMS ou pour d’autres ONG. Si on ne sait pas maintenir et mettre nos techniciens dans les meilleures conditions, ils vont aller travailler ailleurs. Et ça c’est une grosse faille malgré tout le sacrifice que les agents de santé font, et que la tutelle a eu à faire. Tout est gâché par des décisions politiques", tranche-t-il, dans tous ses états.

Dié BA & Babacar Ndaw FAYE

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