RISQUE MAJEUR

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EDITORIAL Par Mamadou NDIAYE

Aux actes citoyens ! Et en bon ordre s’il vous plaît… Il n’y a de ruse qui vaille face à un péril aussi facétieux que le variant delta du covid-19. Comme son nom l’indique, le virus sous cette forme, mute vite, dépose ses particules et vogue au gré des contacts humains qui en facilitent la transmission instantanée. Et pourtant la parade existe : le respect des gestes barrière. Et pourtant l’antidote reste disponible mais introuvable : le vaccin, peu importe son appellation d’origine pourvu simplement qu’il attrape delta et le terrasse. Alors où est le problème ?

Dans la lutte contre la pandémie, la peur n’a certes pas changé de camp mais le virus slalome entre nos hésitations, notre manque de fermeté ou de résolution, si ce n’est notre détermination à l’endiguer pour stopper nette sa progression. Il ne s’agit pas de changer de mots. Les coups de mentons ne règlent rien. Et l’immobilisme, parce que terreau fertile, se prête mieux au jeu de ce mal qui illustre jusqu’à la caricature la réalité crue. Certains spécialistes craignent une saturation des centres hospitaliers. Un scénario de débordement n’est plus à exclure quand bien même des réserves d’ingéniosité subsistent pour alerter sur la concomitance des urgences : salles, lits, ressources, médicaments, médecins, interventions.

La menace se précise. Le virus a fini de nous encercler. Il passe à l’offensive. Non seulement il cloue plus de monde au lit mais, pire, il tue. Dans le silence. Sans que la riposte soit, pour le moment tout au moins, à la hauteur du danger qui guette, alors qu’un sentiment d’abandon habite le personnel soignant, épuisé, éreinté, exténué. Le leur reconnaître les immenses sacrifices qu’il consent c’est en soi atténuer le malaise et envisager un répit avec l’apport frais de forces nouvelles. Celles-ci se montrent prêtes.

A cet égard, il est heureux d’entendre deux officiers supérieurs de l’armée donner de la voix pour montrer la voie à suivre. Les colonels Wardini et Ngom ont fort opportunément rappelé avec beaucoup d’à-propos d’ailleurs le concept opératoire d’armée-nation. Jamais le vocable n’a été aussi judicieux qu’en ces temps de doute, d’incertitudes et peut-être même de panique. L’armée parle peu, d’ordinaire. Cependant, elle agit beaucoup et avec efficacité dans maints domaines où elle a laissé des traces indélébiles de son niveau de performance.

Cette même armée, préférant de loin intervenir avec cohérence, souhaite exécuter ses tâches sans bruit, sans la cacophonie habituelle des civils. La grande muette connaît le pays qu’elle quadrille. Avec peu, elle sait faire beaucoup. Bien évidemment, elle ne saurait faire l’impasse sur les risques qu’elle prend dès lors que l’issue paraît incertaine voire même aléatoire. En haut lieu, tous les scénarios sont sur la table : s’écouter d’abord, puis exposer les lignes de forces, examiner les déploiements et les énergies à combiner. Nul doute que les militaires arrivent unis au banquet sans l’apparat. Tandis que les politiques et les décideurs savent que le temps est comprimé. Donc pas besoins de spéculer outre mesure.

Du reste, l’affaire dépasse de loin nos petits égos et nos misères personnelles. La conjoncture s’y prête moins. D’autant que la situation, pour dérangeante qu’elle soit, n’est pas pour autant irréversible. Nous ne devrions pas assister à un choc de logiques mais plutôt à une cohérence opérationnelle pour calmer le « front » et assurer la pérennité de la vie paisible aux populations désormais inquiètes devant l’expansion galopante de la pandémie. La lutte contre le variant delta a pris une dimension stratégique majeure. Voilà le vrai défi. N’occultons pas la grille géopolitique qui se complique chaque jour un peu plus. En un mot, la vigilance s’impose.

Aux médias de jouer leur propre partition, avec responsabilité. Quand se posent à une nation des questions vitales, la légèreté ne doit pas être de mise. La parole revient forcément à l’expertise, à la rationalité, aux talents et à l’autorité. Ils restent libres et s’assument pour ne pas jouer avec le feu en reprenant sans précaution des incongruités. Pour s’être écarté de ces règles basiques, l’influent journaliste américain de radio dans le Tennessee, Phil Valentine, écouté par près 60 millions d’auditeurs, n’arrêtait de pourfendre le coronavirus en le niant. Tout simplement. Le voici rattrapé par la pandémie puisqu’il est admis en soins intensifs, entre vie et mort. N’a-t-il pas présenté récemment ses plates excuses aux publics pour les avoir induits sans raison dans des erreurs irréparables ? là gît le danger de l’exagération. Des médias avertis en valent…

Le monde regorge de vaccins. Mais, assujettis à l’enchaînement d’objectifs marchands, certains pays comme le Sénégal, souffrent pour acquérir le fameux sésame. Alors quel schéma vaccinal privilégier ? Difficile dans les conditions de pénurie généralisée d’accorder les violons surtout quand les cordes s’usent. En clair, les vaccins à acquérir vont reconfigurer toute l’Afrique dont la vulnérabilité sanitaire est exaspérante. Certaines grandes puissances médicales (Chine, Inde, Russie) feront des gestes de mansuétude calculée pour davantage se rapprocher de ce gigantesque continent aux énormes ressources non moins stratégique dans le futur.

Mais pourquoi compter sur des inflexions extérieures quand la recherche fondamentale africaine peut produire des résultats probants à moindre coût ? Déjà au mois de mai dernier, de grosses manifestations en Occident réclamaient un libre accès dans le monde aux vaccins contre le covid-19. En échos à ces humeurs de l’opinion publique mondiale, certains dirigeants, à l‘image du Français Emmanuel Macron ou de l’Américain Joe Biden se montraient favorables à la levée des brevets pour « hâter l’immunisation » dans les pays moins nantis et plus exposés parce que très peu pourvus en moyens d’acquisition ou de recherche.

Pourtant notre pays est réputé pour ses recherches virales. Mieux, deux de ses laboratoires, l’IRSSF du Professeur Souleymane MBoup et l’Institut Pasteur de Dakar sont de rang mondial, capables, si les conditions sont réunies, de produire le vaccin tant désiré dans un continent hanté par les pénuries et pas du tout outillé pour en disposer en quantité. Le temps presse. Le désordre à l’échelle continentale n’est que le pâle reflet de la désorganisation au niveau des pays qui, en rangs dispersés, s’adressent à des laboratoires souvent insensibles à l’humanitaire ou à la désespérance sociale quand les fonds manquent le plus.

D’ordinaire, les Africains se parlent peu. Or, la vertu de l’échange fait progresser la réflexion pour aboutir à une unité de lutte intelligente contre un mal commun. Voilà un temps fort qui aurait pu scander l’histoire de l’Afrique contemporaine. Elle faisait figure de socle résilient contre la première version du coronavirus. De partout fusaient les interrogations à ce sujet qui commençait à passionner les grosses pointures de la recherche mondiale. Mais avec le variant delta, dont on ne cerne pas encore le point d’entrée, le regard se détourne, laissant l’Afrique à elle-même s’embourber, mettant du coup en bémol son dessein de progrès largement entamé.

Il est même à craindre que par sa version actuelle, le virus ne porte atteinte aux acquis, maigres, de l’Union africaine en quête de projet rédempteur.

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