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RÉPIT À OUAGA

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Place au cinéma qui tient la vedette au Burkina Faso en ce mois d’octobre. Aucun évènement, fut-il de dimension mondiale, ne parvient plus à détrôner le rendez-vous de Ouagadougou prisé par les adeptes du 7ème art venant de partout célébrer les œuvres, les fictions et les réalités.

Ainsi, cinéastes, acteurs, réalisateurs, scénaristes, critiques, journalistes, producteurs, prennent d’assaut le Festival en quête de notoriété du fait de la forte concentration en un endroit donné des professionnels de l’influence. A son train de pays normal, parce terre des hommes intègres, le Burkina alterne le ludique et le tragique, vit des heures sombres sans courber l’échine. Le havre de paix qu’il n’a jamais cessé d’être fait face à une adversité indicible.

Des mains tremblantes se saisissent de kalachnikov sans âge pour assassiner lâchement des populations éprouvées, démunies et sans défense. Elles vivent dans l’angoisse au quotidien. Ce Burkina, debout malgré les coups de boutoir, retrouve sa légendaire lucidité et tente de conjurer le mal qui le frappe et l’endeuille par un sursaut d’orgueil et de dignité dont les jalons avaient déjà été posés au début des années 80.

Le pays gère des complexités : consolidation d’un Etat de droit, procès des assassins de Thomas Sankara, lutte contre le terrorisme sous toutes ses formes, défense et illustration d’une société ouverte et tolérante, amorce d’une économie centrée sur la valorisation des ressources internes. Le pays capitalise sur ses métiers historiques pour davantage s’attirer des sympathies. Le secteur, principalement l’artisanat, dégage jusqu’à 20 % de marges brutes. Un répit…

Ces prouesses fascinent l’opinion publique internationale. Elle raffole de produits exotiques « finis mains » dont les artisans du pays sont passés maîtres. Ce gisement de croissance, tout le Burkina y tient parce que la situation financière, à défaut d’être florissante, n’en est pas moins saine. Le cinéma constitue l’autre mamelle de la croissance. Les projections en salles sombres se multiplient. Les Burkinabè sont des cinéphiles de générations en générations.

Dans tout le pays fleurissent des initiatives cinématographiques et, à longueur d’année, des réalisateurs écument les sites à la recherche d’exotisme, de singularité et de distinction pour donner du relief à leurs films dont les plus évocateurs (récits, narrations, dialogues, prises de vue, scènes et originalités) sont retenus pour l’ultime compétition. La présente édition du Fespaco, celle de 2021 donc, a retenu le Sénégal comme « invité d’honneur » de ce grand rassemblement.

Autant dire que ce choix n’est guère fortuit puisque Sembène Ousmane, au zénith de son art, n’avait pas hésité, contre toute attente, à soutenir ouvertement Ouagadougou pour abriter le Festival du cinéma. Sa vision prémonitoire était d’une déroutante justesse. Tous les Africains lui en savent gré. Pour leur part, les Burkinabè, reconnaissants et attachants à la fois, lui ont rendu la pareille et, mieux, Sembène constitue à leurs yeux la référence. Rien d’étonnant dès lors à la place qu’occupe le défunt cinéaste dans le cœur des cinéphiles du Faso. Ses œuvres, notoirement plébiscitées, peuplent l’imaginaire des Africains au point d’être considérées comme un patrimoine du continent.

Bien d’autres réalisateurs sénégalais ont honoré le pays au cours des précédentes éditions. Alain Gomis avec « Félicité » et Maty Diop avec « Atlantic » ont suivi les pas de leur lointain prédécesseur. Un autre jeune, Mo Sow, constitue l’incontestable promesse d’une génération qui cherche à exister par des approches plus osées, moins ampoulées avec des angles de traitement qui privilégient l’inédit et le narratif sur fond d’un kaléidoscope d’images savamment élaborées pour authentifier avec brio des situations historiques.

Les fresques que dépeint Mo Sow sont saisissantes par leur fonction didactique et pédagogique. Par son approche propre, il démontre que le film reste un vecteur de proximité en ce qu’il renoue des époques et réactualise des épisodes pour en tirer un meilleur parti.

Producteur du film « KAAW CHEIKH LE PATRIARCHE », Mo Sow met en lumière l’homme de lettres et écrivain Cheikh Hamidou KANE, l’auteur de « L’Aventure ambiguë » qui se propose dans le film de fixer des repères de perception de sa propre trajectoire de penseur, de romancier, d’historien, d’observateur, d’acteur et de témoin privilégié de premier plan des gouvernements auxquels il a appartenu au lendemain des indépendances.

Dans le film, l’homme s’exprime avec soin et aisance. Sa finesse gestuelle qui l’a tant singularisé retrouve sous la caméra de Mo Sow, son éloquence corporelle et la déconcertante facilité à restituer avec fidélité des épisodes de vie même douloureux. Aidé en cela par le célèbre journaliste Mamoudou Ibra Kane qui, dans une tenue décontractée, façonne une interview d’un classicisme éclectique digne d’être servie en modèle dans les écoles de journalisme. A noter que le film est coproduit par E-media.

Dans ce savoureux face à face, le Directeur Général du Groupe E-Media manie avec dextérité les intonations sans toutefois céder ni à la complaisance, ni à l’accommodement. Entre le neveu et l’oncle, seuls dans un studio doté de dispositif réflecteur, l’échange regonfle le moral du patriarche et, en passeur, livre des clés de compréhension d’un passé enfoui dont il démêle l’écheveau avec une certaine délicatesse. L’exercice est réussi. Sa fraîcheur d’esprit et son sens de la narration légitiment ses propos relatifs à la première crise politique post indépendance du Sénégal. Cruciale époque.

Lors des événements de rupture survenus en 1962, il avait choisi son camp sans s’aliéner celui d’en face. À équidistance des passions, il a pu refuser avec fermeté et courtoisie, une offre du « vainqueur », préférant afficher sa loyauté au « vaincu » à qui du reste il n’a pas manqué de reprocher des maladresses dans la conduite de la crise qui couvait entre lui, Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor. En clair, Cheikh Hamidou Kane soutient que l’ancien Président du Conseil « n’avait pas tenté de faire un coup d’Etat. » Ce dernier, comme pour balayer d’un revers de main les accusations, a toujours estimé que « quand on détient le pouvoir, on ne fait pas de coup d’Etat. »

La mesure et l ‘équilibre ne le quittant presque jamais, Cheikh Hamidou Kane souligne que Mamadou Dia n’avait pas à s’opposer au vote par le Parlement d’une motion de censure contre le Gouvernement. L’un et l’autre, morts, la parenthèse ne se referme pas pour autant. Loin de là. En revanche, les souvenirs vivaces de l’ancien ministre de la Coopération sous le régime de Abdou Diouf, renouvellent la curiosité sur la double lecture d’une situation politique qui a durablement impacté la marche du Sénégal. Projeté devant un public de choix, le film de Mo Sow inaugure le One-off du Festival de Ouaga qui s’est très vite emballé dans divers cercles qui relèvent déjà la belle juxtaposition d’éléments exceptionnels.

Par Mamadou NDIAYE

19 octobre 2021